En bateau

Il n’y a pas de révolution par la saucisse

Tout, absolument tout, me désole dans la victoire de Conchita Wurst au concours de l’Eurovision. Voilà, c’est dit. Et l’avantage d’une telle déclaration, dans un monde bêtement manichéen, c’est qu’elle me classe d’office dans la catégorie des méchants réactionnaires, des catholiques intégristes et des fachos pratiquants. A la limite, je ne vais pas tarder à faire mon coming out pro-russe.

Conchita Wurst, pour ceux qui vivraient sur Mars et n’auraient même pas Facebook, c’est donc cette diva barbue autrichienne, cet homme qui se déguise en femme à barbe (LT du 16.11.2013). Pourquoi ne suis-je pas, comme tous les bien-pensants du monde libre, en train de célébrer cette nouvelle visibilité trans, qui se double, en prime, d’un prétendu geste politique à l’égard des grands méchants Russes?

D’abord parce que la femme à barbe qui se donne en spectacle reste, à mes yeux, une figure qui rappelle sans équivoque le freak show, la foire aux monstres et les zoos humains. Le fait que Conchita Wurst se conçoive elle-même en irrévérencieuse, consente et travaille intentionnellement à son exhibition, n’y change strictement rien. C’est toujours le regard des autres qui fabrique le monstre. Or le succès des freak shows tenait moins à la fascination pour l’étrange qu’à la frontière indiscutable qu’ils établissaient entre soi et l’anormalité. Aller voir les microcéphales, les nains, les siamois, les nègres et les femmes à barbe au Cirque Barnum, c’était s’assurer que l’on se trouvait bien du côté des «normaux».

Le plébiscite de Conchita Wurst à l’Eurovision, que l’on s’est empressé d’ériger en victoire de la tolérance, n’est rien d’autre, en vérité, qu’un retour de cet esprit. Voter par SMS pour l’homme déguisé en femme à barbe, c’est s’offrir la bonne conscience du libéral, mais dans un cadre bien circonscrit. Le grand divertissement, voyeuriste par essence, est ce lieu cathartique où la bonne société peut aller à la rencontre de ses marges, sans jamais se mettre en danger. Car il va sans dire que Mme Michu, qui a voté pour Conchita Wurst en se croyant ouverte d’esprit, vivrait extrêmement mal de trouver cette même créature dans le lit de son fils aîné, par exemple. N’est-ce pas, Mme Michu?

Que l’on nous explique, ensuite, que la victoire de Conchita Wurst est comme un doigt d’honneur bien senti à l’adresse de Vladimir Poutine, dans le cadre d’une situation géostratégique tendue, en dit long sur le degré de compréhension de cette dernière par l’opinion publique. Vladimir Poutine est méchant, il a envahi l’Ukraine. Or Vladimir Poutine n’aime pas les homos. Alors, tu vas voir, on va lui coller un trans à barbe à la télé (= on va lui montrer nos fesses par la fenêtre), ça va le faire bien tartir. Et toc. Quatre ans d’âge mental.

Cet aplatissement de la notion de politique, cette désolante confusion entre vulgarité et provocation, est un indice supplémentaire de l’abrutissement général dans lequel nous marinons. Le personnage de Conchita Wurst est d’une laideur parfaitement apolitique, et ce fait est sans rapport avec la confusion des genres dont il se revendique.

Il n’y a pas de victoire de la tolérance, pas plus que de révolution des mentalités par l’Eurovision. On ne change pas le monde en votant par SMS. Il est grand temps de se lever de son canapé.

Mme Michu vivrait très mal de trouver cette même créature dans le lit de son fils aîné, par exemple