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Pas de rides, pas de mou: vieillir reste toujours interdit aux femmes

Contrairement aux hommes, qui «mûrissent», elles sont contraintes de donner d’elles une image de jeunesse vigoureuse qui les assujettit

Durant les primaires démocrates pour l’élection présidentielle de 2008 aux Etats-Unis, l’éditorialiste conservateur Rush Limbaugh avait lancé, en parlant d’Hillary Clinton: «Est-ce que ce pays a vraiment envie de voir une femme vieillir sous ses yeux jour après jour?» Ces propos interpellent.

On entend souvent dire que le vieillissement, à l’instar de la mort, est un sujet tabou dans une société qui aspire à l’éternelle jeunesse. Il semblerait cependant qu’il concerne en particulier, pour ne pas dire exclusivement, celui des femmes. Tant et si bien que paraître jeune, maintenir leur apparence aussi inchangée que possible, est devenu le deuxième travail à plein temps de celles qui occupent le devant de la scène publique.

Quant aux hommes, force est de constater qu’ils ne sont pas logés à la même enseigne. Pour rappel, «au cours des deux mandats de Barack Obama, le monde a été le témoin attendri à la fois du grisonnement du président américain et de l’élégance avec laquelle il l’assumait («c’est l’effet Maison-Blanche»), note Mona Chollet dans Sorcières. La puissance invaincue des femmes (Ed. Zones). Peut-être que Rush Limbaugh n’était pas attendri, mais il n’aurait jamais eu l’idée d’en faire un argument à charge contre lui.»

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Des femmes bioniques

En cause, notamment, le fait que la société considère qu’une femme de plus de 30 ans se doit de ressembler à une jeune fille embaumée vivante. «Les représentations de femmes qui vieillissent de manière visible restent trop rares. Plus étrange encore, des femmes dont nous savons bien qu’elles ont vieilli nous sont montrées suspendues dans une jeunesse chimérique, flirtant avec le bionique», analyse la journaliste Isabel Flower. Ces propos font écho à ceux de sa consœur Sophie Fontanel: «On nous donne une cocasse vision de la femme, une femme qui aurait changé le moins possible en vingt-cinq ans, pas de rides, pas de mou, pas de cheveux blancs, comme si changer était vraiment la chose à ne pas faire.»

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Et gare à celles qui s’y risquent! Les femmes qui refusent d’être remasterisées par la médecine esthétique et qui, par conséquent, ne parviennent pas à relever le défi impossible qui consiste à prétendre que le temps ne passe pas, s’attirent immanquablement des commentaires haineux. En atteste l’exemple de feu Carrie Fisher. En 2015, les spectateurs du nouvel épisode de la saga Star Wars: Le réveil de la Force se sont scandalisés à la vue de la princesse Leia, qui n’était plus la brunette en bikini intergalactique d’il y a quarante ans (certains ont même exigé que la séance leur soit remboursée).

En réponse, l’actrice avait retweeté cette réflexion: «Les hommes ne vieillissent pas mieux que les femmes; ils ont seulement l’autorisation de vieillir.» A noter que Harrison Ford avait lui aussi vieilli, mais n’a pas fait l’objet des mêmes remarques. Alors comment expliquer cette inégalité entre les sexes liée à l’âge? «Si les femmes sont réputées se flétrir avec le temps quand les hommes se bonifient, c’est largement parce que ces représentations hantent nos imaginaires, des sorcières de Goyacelles de Walt Disney», répond Mona Chollet.

Pour l’activiste Cynthia Rich, le corps féminin vieillissant agit comme un rappel du fait que les femmes ont un «soi» qui n’existe pas que pour les autres. «Prendre de l’âge, c’est réveiller la peur que suscite toujours une femme lorsqu’elle n’existe pas uniquement pour créer d’autres êtres et prendre soin d’eux.» Virginie Despentes ne dit pas autre chose lorsqu’elle affirme, dans King Kong théorie (Ed. Grasset), que «les hommes n’ont pas de corps». Autrement dit, occuper une position dominante dans l’économie, la politique et la création artistique et littéraire leur a permis d’être des sujets absolus.

A cet égard et de façon intéressante, on continue à entretenir l’illusion que l’âge des pères ne compte pas, à l’instar de Mick Jagger, devenu père pour la huitième fois à 73 ans, alors qu’il était déjà arrière-grand-père. «Or il y a également plus de risques de malformations de l’enfant, de fausses couches, quand l’homme est âgé. Leur fécondité aussi baisse! Ils ont beau prétendre incarner l’esprit, leur dépérissement n’est ni moins rapide ni moins visible. Mais il y a l’idée implicite que, de toute façon, l’homme s’occupera moins de l’enfant, qu’il aura une compagne plus jeune qui prendra en charge la part éprouvante des soins et de l’éducation», poursuit Mona Chollet.

Une manière subtile de neutraliser la femme

L’injonction faite aux femmes de paraître éternellement jeunes est enfin une manière subtile de les neutraliser. «Le diktat délirant de l’éternelle jeunesse condamne les femmes à vivre dans les faux-semblants et la honte d’elles-mêmes.» En vacances, au lieu d’être tout entière à son plaisir de la baignade et du soleil, Sophie Fontanel redoutait ainsi en sortant de l’eau que l’on voie les racines blanches de ses cheveux mouillés.

Cette assignation à la dissimulation a fini par déprimer la journaliste, qui a cessé de se teindre les cheveux. «Je ne pouvais plus me voir en teinture», a-t-elle clamé. Un geste courageux et militant à la portée de toutes les femmes qui voudraient s’en inspirer. Car comme le souligne la romancière militante Susan Sontag, «les femmes ont une autre option. Elles peuvent se laisser vieillir naturellement et sans honte, protestant ainsi activement, en leur désobéissant, contre les conventions nées du «deux poids, deux mesures» de la société par rapport à l’âge. Les femmes devraient permettre à leur visage de raconter la vie qu’elles ont vécue.»

Heureusement, Pierre Guillet, préfacier de Conduire le changement en gérontologie (Ed. Dunod), assure que Cupidon protège les amoureux du temps qui passe: «Un homme qui aura vécu toute sa vie avec la femme qu’il aime aura tendance à penser qu’elle ne change pas parce que, par-delà les ans, elle aura gardé le même sourire.»

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