Des excursions, à pied ou en pirogue, pour voir les oiseaux et les caïmans, des chambres sur pilotis imitant l'habitat traditionnel quechua, des guides autochtones qui vous initient aux secrets de la forêt. C'est le cocktail tropical imaginé par un Suisse d'Interlaken, Benny Ammeter, qui réinvente l'agritourisme en Equateur.

La nuit tombe très vite à l'équateur. La petite pirogue se fraie un chemin dans la jungle, le chenal à cet endroit ne fait pas plus de deux mètres de large. Il s'élargit soudain pour déboucher sur un lac noir. Le silence de la forêt n'est interrompu que par les clapotements de la pagaie de Pedro, un Indien Quechua aux longs cheveux de jais. Au loin apparaissent quelques lumignons. Les premières lumières du Sacha Lodge. Un lieu magique au cœur de la forêt équatorienne, à deux heures trente de pirogue rapide de Coca, un gros bourg qui a grandi trop vite aux confins de la forêt. Base arrière de la prospection pétrolière avec, comme dans toutes les villes de conquêtes, ses bars glauques et ses hommes de passage un peu louches, au regard allumé.

La pirogue se range le long d'un ponton. L'endroit ressemble à un campement d'Indiana Jones. Une longue maison traditionnelle sur pilotis, au toit en feuilles de palmier, sert de restaurant en plein air. Plus loin, une grande bâtisse ronde et très haute, en bois précieux et en feuilles, inspirée des maisons communautaires des Indiens de la forêt. Elle sert de salle pour le petit déjeuner, de réception et de bar. Et une quinzaine de cases de deux chambres sur pilotis, copies très confortables de l'habitat des Indiens Quechua de la région.

Le Sacha («forêt» en langue quechua) Lodge est un havre improbable construit au cœur de la forêt non loin du Rio Napo, cordon ombilical de l'Amazonie équatorienne, appelée ici l'Oriente. Un millier de kilomètres en aval, le Napo se jette dans l'Amazone. C'est un Suisse, de ces aventuriers qui franchissent les Alpes pour voir la mer, qui l'a construit en 1991. Arnold «Benny» Ammeter a quitté Interlaken en 1963 pour s'embarquer pour le Chili. Pendant une vingtaine d'années, il cherchera ou négociera de l'or au fond de la forêt, entre la Bolivie, le Pérou et l'Equateur. Faisant apparemment de temps à autre de bonnes affaires dans cet eldorado. Mais, dans les années 70, le pétrole devient la fièvre d'une nouvelle race de conquistadors. Les puits se creusent, au mépris de l'environnement et des droits des populations autochtones.

Benny, tout en poursuivant sa quête aurifère, ravitaille en Coca-Cola les camps les plus avancés des «pétroleurs» le long du Rio Napo. Une autre passion le dévore: la forêt équatorienne, qu'il souhaite faire connaître à d'autres aventuriers que ceux du pétrole. En 1985, il bâtit un premier lodge, La Casa del Suizo, sur le Haut-Napo. L'hôtel existe toujours, mais le développement a rattrapé cette région de la Haute-Amazonie. Benny décide de s'enfoncer plus loin dans la forêt. Il découvre ce lac intérieur (appelé Pilchicocha) à environ 80 kilomètres en aval de Coca. Il tombe amoureux de l'endroit, achète 500 hectares de forêt (aujourd'hui élargis de 2000 hectares supplémentaires) et engage 170 indigènes des villages voisins pour construire en six mois le Sacha Lodge et la tour d'observation, qui s'élève à 42 mètres. Un observatoire idéal pour guetter les oiseaux (plus de 500 espèces différentes) et scruter longuement l'infinie variété de verts qui forment le tableau enchevêtré de la jungle équatoriale.

Les journées commencent tôt au Sacha Lodge. L'aube est le meilleur moment pour observer la forêt et tenter d'apercevoir les animaux qui l'habitent. Sous la conduite de guides, indigènes ou naturalistes passionnés, à pied ou en pirogue, vous plongez à peine levé, déjà moite, dans les turpitudes de la nature. Les animaux sont rares, car la nourriture l'est aussi, explique Jorge, un guide scientifique équatorien, la luxuriance de la végétation masque la pauvreté des ressources. Il faut donc un vaste territoire pour chaque animal.

Pedro, l'Amérindien, se déplace à l'instinct. Il écoute les bruits de la forêt et observe le moindre mouvement du feuillage. Son visage fin et lumineux se fige soudain. Là, à 80 mètres, il vient de voir quelques feuilles bouger. Il a repéré un groupe de singes. Plus loin, il explique comment cicatriser une plaie avec la résine d'un arbre, ou trouver de l'eau potable retenue par certaines plantes. Ainsi passent les journées au bord du Napo, entre promenade diurne et nocturne (en pirogue, les faisceaux des lampes électriques recherchent les yeux rouges des caïmans qui viennent au bord de l'eau la nuit tombée). Il n'y a rien d'autre à faire que s'imprégner quelques jours durant de la forêt équatoriale. Une expérience autant sensorielle que visuelle.

Ces 2000 hectares qui entourent le lodge sont protégés. Comme le sont en principe le million d'hectares du parc national de Yasuni. Mais la déforestation et la prospection pétrolière ont déjà anéanti une grande partie de la forêt primaire équatorienne. En 1962, elle recouvrait 15 millions d'hectares. Aujourd'hui 8 millions seulement. Certes, 30 000 hectares sont replantés chaque année, mais 150 000 disparaissent… la plupart pour élargir les plantations de bananes.

L'exploitation pétrolière, surtout la construction de routes d'accès, menace également la forêt et ses derniers habitants. Le gouvernement semble pourtant avoir pris conscience de la situation. L'exploitation des champs pétrolifères est beaucoup plus contrôlée que dans les années 70 où les désastres écologiques ont engendré des procès qui durent encore (LT du 14.10.2004). Mais le pétrole est la première source de revenu du pays. Alors «nous devons trouver un équilibre entre le développement économique et la protection de l'environnement», affirme Fabian Valdivieço, le ministre de l'Environnement. Alors, à quelques kilomètres du Sacha Lodge, dans le parc national, on a autorisé quand même le percement de nouveaux puits. La largeur des routes a été limitée à 5 mètres (la végétation se rejoint en hauteur), et les pipelines sont enterrés. Entre le développement de l'écotourisme, un potentiel évident en Equateur, et les fièvres pétrolières, la balance des intérêts se cherche ainsi un fragile équilibre. C'est beaucoup mieux qu'avant. Mais sera-ce suffisant pour préserver le monde amazonien?

Lorsqu'on est accoudé au bar du lodge, irréel point d'ancrage au cœur de l'immensité verte, la question devient vite nostalgie. En Amazonie, une fois la nuit tombée, la solitude luxuriante vous rend facilement philosophe.