Une équipe de chercheurs de l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) a réalisé ce qui a été qualifié de «tour de force» dans la presse spécialisée. Comme l'explique un article publié dans la revue Science du 14 janvier, le professeur Ingo Potrykus et ses collaborateurs du département de biologie ont modifié génétiquement du riz en y introduisant non pas un, mais trois gènes différents. Ils n'ont pas essayé de rendre la plante résistante à un quelconque agresseur naturel, ni d'augmenter son rendement agricole. Non. L'objectif était de forcer les grains à fabriquer de la provitamine A (du bêta-carotène), que notre organisme peut ensuite transformer en vitamine A.

Pourquoi s'intéresser à cette substance tout particulièrement? La réponse se trouve dans les pays pauvres, frappés par une malnutrition chronique. Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), les carences en vitamine A touchent entre 140 et 250 millions d'enfants à travers le monde. Un à trois millions d'entre eux en meurent chaque année. Après la déficience en fer, responsable de l'anémie, c'est la carence alimentaire la plus grave du point de vue de la santé publique.

Premier responsable de ce mal: le riz. L'énorme majorité des populations concernées ont un régime alimentaire basé sur cette céréale. Celle-ci représente même, pour les plus pauvres, la seule source de nourriture. Seulement, les petits grains blancs, allégés de leur péricarpe, ne contiennent ni vitamine A ni bêta-carotène. Pour ne rien arranger, ils renferment également une protéine qui entrave l'absorption du fer par l'organisme humain.

Il est impensable de changer radicalement les habitudes alimentaires de milliards de personnes. Mais peut-être est-il possible d'améliorer l'ordinaire au prix de «légères» modifications. Avec l'avènement du génie génétique et son développement vertigineux durant ces dernières années, tout devient envisageable. C'est en tout cas la voie qu'a choisie Ingo Potrykus il y a bientôt dix ans.

Même stratégie que pour le sel

La stratégie du professeur zurichois est en somme exactement la même que celle qui a abouti à l'adjonction d'iode et de fluor dans le sel de cuisine pour prévenir les goitres et les caries en Suisse. Sauf que la partie n'a pas été aussi simple à gagner qu'avec le NaCl national. Il n'existe pas de gène de la vitamine A. La synthèse de la précieuse substance passe par de nombreuses étapes intermédiaires. Dans le riz, on trouve un précurseur de la provitamine A: le géranyl-géranyl-dyphosphate (GGPP). Mais entre cette molécule et le bêta-carotène, il y a trois étapes supplémentaires. En d'autres termes, il manque dans le riz trois enzymes indispensables pour compléter la chaîne de montage. D'où les trois nouveaux gènes qu'il a fallu introduire dans le génome de la plante.

Cette manipulation délicate s'est effectuée sur des cellules qui ont ensuite donné naissance à des plantes entières. Le premier indice qui a annoncé le succès de l'entreprise a été la couleur des grains de riz. C'est une teinte jaune et non blanche que les chercheurs ont découverte en déshabillant la graine. Le responsable de cette coloration est le bêta-carotène, qui n'est autre que le pigment naturel qui teinte notamment les carottes et les tomates. Des mesures précises de chromatographie ont par la suite confirmé cette hypothèse.

Si l'expérience ressemble fort à un succès, le «riz doré» ne sera pas distribué tout de suite aux populations souffrant de carence en vitamine A. En effet, les manipulations génétiques ont jusqu'ici été réalisées sur une seule variété – Oryza setiva japonica –, la plus facile à transformer. L'expérience doit maintenant être reproduite sur les autres variétés qui sont utilisées dans les cultures locales. Il ne faut pas bouleverser les habitudes agricoles.

Autre frein: l'introduction des trois nouveaux gènes a été accompagnée par l'utilisation d'un quatrième gène développant une résistance à un antibiotique. Cette technique est nécessaire pour reconnaître les cellules sur lesquelles la «greffe» génétique a pris. Elle a cependant le grave désavantage de provoquer une désapprobation quasi générale dans les milieux écologiques – et au-delà – qui craignent que cette caractéristique se propage sans contrôle dans la nature. Les chercheurs ont toutefois agi de telle sorte qu'il leur est théoriquement possible de faire disparaître ce gène malheureux.

Finalement, le riz devra être testé sur le terrain. La Suisse, en dehors de ses laboratoires très hermétiques, n'offre pas les conditions adéquates pour la culture de ces plantes. Sans compter que les paysans eux-mêmes doivent encore l'adopter, le semer et pouvoir le vendre. La promotion du nouveau produit sera assurée par l'International Rice Research Institute (IRRI), un organisme indépendant basé à Manille, aux Philippines.

Distribution gratuite des semences

«Notre riz sera prêt dans deux ans, promet Ingo Potrykus. Les semences seront distribuées gratuitement aux paysans. Cela fait partie de l'objectif de notre programme de recherche. Aucune entreprise privée n'a financé nos travaux. Tout l'argent vient de fonds publics.» Les études ont été soutenues par la Communauté européenne, la Fondation Rockefeller et les autorités suisses.

Si les entreprises multinationales agroalimentaires n'ont pas participé au développement de ce produit, elles en tirent malgré tout un bénéfice indirect. Le premier auteur de l'article paru dans Science, qui a effectué la manipulation proprement dite, Xudong Ye, a quitté l'équipe d'Ingo Potrykus. Il travaille maintenant chez… Monsanto.

Le laboratoire zurichois n'arrête pas son travail pour autant. Des études se poursuivent pour créer du riz enrichi en fer cette fois-ci. Paola Lucca, un des auteurs de l'article, tente de fabriquer une céréale transgénique qui contiendrait moins d'acide phytique, une substance qui entrave l'absorption du fer par le système digestif humain. Elle essaie aussi d'introduire un gène qui favorise l'accumulation du fer dans le grain. Ce travail, s'il aboutit, aura encore plus de retentissement: la carence en fer touche 2 milliards de personnes.