Société

Le road trip, un art de la fugue qui intéresse désormais les agences de voyage

Prendre la route, avaler les kilomètres, se dépayser lentement, pour mieux se dépouiller de sa vie de fourmi urbaine laborieuse… L’occasion de se retrouver, mais aussi de distraire un touriste de plus en plus blasé

«Nous décampâmes. Nous partîmes vers les horizons, avec une fièvre dont nous pensions que l’accumulation de kilomètres serait l’antidote alors qu’elle s’en révéla l’excitant. Mais le mouvement apaisait quand même quelque chose. Il atténuait notre mélancolie de n’avoir rien fait de nos vies, d’être né trop tard et d’avoir tout raté. Nous n’étions pas des lansquenets, nous avions manqué l’embarquement sur les galions pirates, nous ne rejoindrions jamais la forêt de Sherwood. Que restait-il? Les mobs, mon pote.» Ainsi se déploie le récit de l’aventurier-écrivain Sylvain Tesson dans son nouveau livre, En avant, calme et fou, qui paraît aux Editions Albin Michel et retrace vingt-cinq années de road trips en vieille moto, illustrés par les clichés de son compagnon de route, le photographe Thomas Goisque.

Lire également:  Sur les chemins noirs, penser et sentir avec Sylvain Tesson

Les compères de bourlingue mécanique ont roulé en Inde, Russie, Mongolie, Sibérie, Finlande, Chine, Serbie, Asie centrale et du Sud-Est, au Bhoutan, Chili, Népal, et à Madagascar… Un documentaire d’une de leur errance motorisée en Royal Enfield, cette légendaire bécane indienne, sur le lac gelé de Khövsgöl, à la frontière mongole, a également été diffusé le 5 novembre sur la chaîne Voyage.

Se perdre pour se retrouver

Ces temps-ci, l’appel du road trip chatouille bien des citadins blasés, qui rêvent de décamper et de tailler la route loin des hôtels clubs, dont la seule errance consiste à aller de sa chambre à la piscine ou au buffet, au milieu de ses semblables bruyants, loin aussi de ces charters dans lesquels on monte en doudoune pour ressortir en débardeur quelques heures après, sans avoir vu le décor changer. Ce n’est plus la destination qui compte, mais le déplacement. Se perdre pour mieux se trouver, tel Jack Kerouac ou Peter Fonda et Dennis Hopper dans Easy Rider.

Selon une enquête Rent A Car menée auprès de 4500 conducteurs européens, 20% déclarent que le trajet le plus marquant de leur vie de conducteur était un road trip entre amis. Les voyagistes se mettent d’ailleurs au diapason. Vintage Rides propose ainsi des vagabondages en Asie, et en Royal Enfield bien sûr. Au hasard de son catalogue: «La Transhimalayenne: sans aucun doute le plus beau raid moto en Inde. Objectif, le Khardung La, le col carrossable le plus haut du monde accessible aux étrangers (5370 m)… Vous traversez des paysages lunaires et envoûtants où vous croiserez seulement les nomades éleveurs de chèvres et de yaks. Un challenge physique pour les aventuriers en quête d’absolu», vante le site.

Sensations du Monde propose de son côté «un voyage sur la mother road», à savoir la fameuse Route 66, qui traverse trois fuseaux horaires: «un rêve fait d’espoir, de grandeur, et de liberté. Glissez à votre tour sur les longs rubans d’asphalte brûlant au soleil et s’étirant vers l’horizon à travers les étendues désertiques de terre rouge et craquelée, stations-services, vieilles bagnoles, cactus et motels», encense le voyagiste.

Dérive situationniste

Pour son road trip avec ses deux ados en août dernier, David, père divorcé, a choisi un itinéraire moins hardi, se contentant de traverser toute l’Espagne par le centre, dans un van Volkswagen équipé réservé sur le site de location Van It. «L’objectif était de nous arrêter au bord d’un point d’eau: lac, réserve naturelle, vaguement repérés sur Google Earth avant le départ. Mais nous avons beaucoup roulé au hasard, par les nationales car l’autoroute standardise trop le paysage, il y a un effet tunnel. A chaque étape, nous prenions des chemins de terre pour chercher des heures la halte parfaite. Le road trip, c’est l’infini des possibles et ça devient assez vertigineux.»

On se crée un chemin, dans la jouissance de l’imprévu, en cherchant à échapper à la traçabilité, loin de ce que la société nous impose

Rémy Oudghiri, sociologue

Paul, lui, revient juste d’une semaine à musarder en Grèce. Il avait offert à sa fiancée deux billets pour Athènes, avec une voiture de location les attendant à l’aéroport. Et zéro programme. «Nous avons traversé le Péloponnèse, musique à fond, au hasard de sites repérés au fur et à mesure, dans le Lonely Planet: Epidaure, Monembasía, Hydra sous la pluie, Mystra, mais seulement vu de la terrasse d’une taverne parce que ce jour-là, nous avions la flemme. Et partout, nous étions seuls. J’aimerais dire qu’on a pris plaisir à se perdre, mais avec la géolocalisation, on ne se perd plus vraiment nulle part…»

Selon le sociologue Rémy Oudghiri, auteur de Petit éloge de la fuite hors du monde (Ed. Arléa), le renouveau du road trip remet pourtant au goût du jour la théorie de la dérive du situationniste Guy Debord, qui préconisait de déambuler au hasard de la ville, pour «inventer sa vie. Aujourd’hui, 67% des Européens disent éprouver le besoin d’échapper à leur vie quotidienne, et le road trip fait partie de la panoplie des fuites possibles, analyse-t-il. On se crée un chemin, dans la jouissance de l’imprévu, en cherchant des territoires échappant à la traçabilité, loin de ce que la société nous impose. La marche est aussi un road trip et un phénomène très contemporain. Avec le désastre écologique, il y a également une nouvelle urgence d’aller à la découverte du monde tel qu’on l’a connu, en autonomie, avant qu’il ne se dégrade…»

Agence Instagram

C’est d’ailleurs un hommage à l’environnement que rend Andy Collet dans le documentaire récent In Gora, qui suit une bande de riders sillonnant 6000 kilomètres et 13 pays à bord de leur bus scolaire réaménagé, en quête de glisse autant que de rencontres. Dans Calabria, un autre documentaire récent, Pierre-François Sauter filme le road trip en corbillard de deux croque-morts chargés de rapatrier un corps entre Lausanne et la Calabre. L’intimité de l’habitacle longuement partagé se charge d’humanité.

Ce thème de la route permettant une révélation ou une mue fascine le cinéma depuis toujours, de Thelma et Louise à Little Miss Sunshine. Hélas, bien des néoaventuriers ne semblent pas aimer réellement se perdre, et planifient chaque nuitée à l’avance, constate Rémy Oudhgiri. «C’est une échappatoire maîtrisée, de loisir. Ils se recréent des conventions, pour échapper au seul ennui d’avoir déjà tout vu, analyse-t-il. Car la véritable errance, celle des situationnistes, consiste à ne pas savoir où l’on va atterrir.»

C’est mal parti: mi-octobre, en Ecosse, la première agence de voyages Instagram du monde a ouvert. Son principe? Proposer des itinéraires de route aux voyageurs, au gré des clichés qu’ils ont appréciés sur le réseau social. Rien de tel pour se retrouver bientôt tous au même endroit. C’était bien la peine de fuir les hôtels clubs…

Publicité