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La frontière entre les Etats-Unis et le Mexique bordée d’un mur. Ici à San Diego, en Californie.
© MIKE BLAKE / Reuters

Ethique

Quand le rôle politique des bâtisseurs fait débat

Le leader mondial des matériaux de construction, LafargeHolcim, est empêtré dans plusieurs affaires. Le cas, emblématique, est l’occasion de questionner la responsabilité des fabricants et des bâtisseurs

Les soupçons qui pèsent sur LafargeHolcim, dont certains avérés, et l'«énorme opportunité» que le groupe a vue dans les investissements colossaux promis par le nouveau président américain Donald Trump dans les infrastructures – notamment son fameux mur – écornent depuis près d’un an l’image du cimentier franco-suisse. Les soupçons de liens avec des groupes armés en Syrie ont achevé d’écorner l’image de l’entreprise, à tel point que son directeur général, Eric Olsen, a annoncé à la fin du mois d’avril qu’il quitterait ses fonctions mi-juillet.

A lire: Le patron de LafargeHolcim démissionne

Je rappelle que les entreprises ont aussi une dimension sociale et environnementale

Avant cette annonce, des politiques et des collectivités publiques français ont pris position. Paris Plage et la municipalité de la Ville ont déclaré vouloir désormais se passer du sable que leur fournissait le leader mondial des matériaux de construction depuis le début des années 2000. Jean-Marc Ayrault a pour sa part demandé au cimentier de «bien réfléchir» sur sa probable participation à la fortification de la frontière américano-mexicaine: «Lafarge dit qu’il ne fait pas de politique. Très bien, mais je rappelle que les entreprises ont aussi une dimension sociale et environnementale.»

A voir: Donald Trump et son mur (vidéo)

Le chef de la diplomatie française souligne par ces propos la dimension éthique de la construction. Les fabricants, les bâtisseurs, les faiseurs de ville et de territoire doivent-ils faire fi de l’aspect politique ou civique de leur pratique, traiter l’architecture au sens large comme si elle relevait d’un processus purement économique? Les spécialistes que nous avons interrogés s’accordent à dire que non.

LafargeHolcim, assemblée agitée

Le printemps ouvre le bal des assemblées générales. Celle de LafargeHolcim, début mai au Hallenstadion de Zurich, a été agitée, en raison de ses affaires syrienne – avérée – et ougandaise – présumée. Vincent Kaufmann, directeur de la Fondation suisse pour le développement durable Ethos, y était. «En tant qu’actionnaire de LafargeHolcim, Ethos a le droit de vote et de parole. Nous avons recommandé à l’assemblée générale de ne pas accorder la décharge au conseil d’administration.» Seuls 61% des actionnaires présents l’ont finalement acceptée, le score est historique.

«L’affaire syrienne est complexe, le groupe ne pouvait pas laisser ses employés sur place aux mains des terroristes et encore moins traiter avec des groupes armés. Le conseil d’administration doit en assumer la responsabilité, quels que soient d’ailleurs les verdicts des différents procès en cours.»

La fondation Ethos critiquait la fusion

La fondation Ethos, alors actionnaire de Holcim, s’était déjà montrée critique en 2015 quand le zurichois avait proposé une fusion avec le parisien Lafarge. «Nous l’avions refusée, parce que Lafarge avait fait de gros investissements avant 2010 et le Printemps arabe, dans des pays risqués comme l’Irak ou la Syrie. Deux ans plus tard, notre crainte est confirmée. A l’époque, le conseil d’administration de Holcim aurait dû être plus prudent avant de proposer cette fusion aux actionnaires. En tant que fournisseur des maîtres d’œuvre, LafargeHolcim a aussi une responsabilité, une éthique à tenir, comme tous les acteurs de la chaîne logistique.»

Responsabilité historique en architecture

Tous les acteurs mobilisés dans un projet ont une responsabilité, tous ont pour mission de questionner leur rôle, la charge qu’implique leur activité. Cette responsabilité s’accroît selon le pouvoir qu’on exerce, estime Laurent Stalder, historien de l’architecture et enseignant à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. «Chaque bâtisseur doit porter un jugement de valeur sur le mandat confié. Comme tous les autres acteurs, l’architecte est bien sûr responsable de la commande qu’il accepte. Il est surtout responsable de la manière dont il y répond.»

Construction au Qatar

Certains architectes ont été réprimés par la profession pour avoir accepté de construire dans un contexte jugé discutable. C’est le cas de l’architecte disparue il y a un an Zaha Hadid. «Elle a été critiquée par rapport aux conditions dans lesquels travaillaient les ouvriers sur son chantier au Qatar pour le stade de la Coupe du monde de 2022. La critique doit être pondérée, puisque tout projet architectural est une œuvre collective. Pourquoi n’a-t-elle pas refusé le mandat? Avait-elle le pouvoir d’agir? Et si oui, comment y a-t-elle répondu en tant qu’architecte?»

Stade à Pékin

Laurent Stalder évoque le stade national de Pékin, construit pour les Jeux olympiques de 2008 par Herzog & de Meuron. Les Bâlois ont fait le choix de répondre à cette commande, non sans susciter des critiques. L’historien de l’architecture nuance ces récriminations: «Herzog & de Meuron n’ont pas formalisé un geste autoritaire. Dans leur réponse donnée à ce mandat, ils ont proposé une réponse architecturale au défi accepté, en donnant par exemple une grande importance aux espaces semi-publics, ces espaces interstitiels, qui permettent l’interaction entre les différents usagers.»

La notion de responsabilité est depuis des lustres liée au domaine de la construction. «Vitruve l’évoquait déjà au premier siècle avant notre ère, dans son traité d’architecture. Il parle de l’architecte comme d’un personnage public. Pour lui, l’architecte se doit d’être non seulement fiable, mais aussi intègre. La dimension politique de sa pratique est depuis toujours incontestable et incontestée, puisqu’il agit dans le domaine public.»

L’expertise du bâtisseur

Pour de nombreuses voix, il est de la responsabilité des bâtisseurs de ne pas mettre de côté la dimension politique de l’architecture. Vassilis Venizelos, urbaniste et député vert au Grand Conseil vaudois, estime que si l’architecture comprend un aspect politique, la politique a en retour un rôle à jouer dans le domaine de l’architecture. «Les politiques ont la responsabilité de trouver le bon équilibre entre une nécessaire liberté qui doit être laissée aux développeurs de projets et l’instauration de règles pour que certains droits fondamentaux soient respectés. Ils doivent fixer le cadre dans lequel le bâtisseur peut s’exprimer et s’assurer que certaines limites ne soient pas franchies. Les mesures pour lutter contre le travail au noir sur les chantiers mériteraient d’être par exemple renforcées.»

Pour Vassilis Venizelos, le rôle politique de l’architecte ou de l’urbaniste consiste aussi à interroger la pertinence de leur action. Le député précise: «Les architectes et les urbanistes doivent penser aux répercussions de leur projet dans l’espace public et privé, éviter d’accepter un programme coûte que coûte, éviter aussi de satisfaire le client à n’importe quel prix. Lorsque le projet ne prend pas la bonne direction, ils doivent au contraire trouver les arguments pour convaincre les maîtres d’ouvrage que leur point de vue est le bon. Ils ont pour mission de mettre en avant leur pratique, de faire valoir leur expertise.»

Droit ou devoir de refus

Certains bâtisseurs, nous l’évoquions, décident de répondre à une commande de manière critique. D’autres, y compris des fabricants, optent pour le refus. Elisabeth Vallet, co-chercheuse au sein du projet Borders in Globalization Borders, explique: «Dès lors que l’on sort de la zone strictement frontalière et que les entreprises impliquées œuvrent sur un bassin plus large, il y a responsabilité et il devrait y avoir imputabilité. Certaines en sont conscientes: l’allemand Mutanox a par exemple refusé de fournir des barbelés au gouvernement hongrois. D’autres feignent de ne pas savoir. Pourtant, la mondialisation ne devrait pas absoudre les entreprises qui ont toujours un ancrage territorial même si elles se disent transnationales.»

Un comité éthique chez LafargeHolcim

Après la preuve apportée de l’implication de LafargeHolcim en Syrie, l’entreprise a-t-elle pris des mesures? Contactée, elle nous informe: «A la suite de l’enquête interne sur la Syrie et de ses conclusions, le conseil d’administration a pris un certain nombre de décisions pour s’assurer que des événements comme ceux qui s’y sont produits ne se reproduisent jamais chez LafargeHolcim.» Parmi ces «mesures correctives», la création d’un comité éthique.

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