A constater l'euphorie qui a gagné Milan la semaine dernière à l'occasion du 46e Salon international du meuble, le doute n'est plus permis. L'économie est sortie du tunnel; les affaires ont non seulement repris mais encore elles explosent. A preuve: les belles installations de Rho-Pero, mises en service en 2006 sous le magnifique voile de verre de l'architecte Massimiliano Fuksas, ne suffisent déjà plus: près de 210000 m2 de surface d'exposition vendus mais 40000 m2 de demandes non satisfaites. Et la capitale lombarde déborde de visiteurs, quelque 200000 personnes attirées par la mégafoire et pas assez de lits d'hôtel. Milan craque d'événements culturels et de fêtes extravagantes. Professionnels du monde entier débarquent ici, anxieux d'acheter, d'exporter, de renifler les images des environnements de demain et de s'en inspirer. Et les marques dépensent sans compter afin de mettre en valeur la fine fleur du design mondial ici rassemblée.

La dichotomie entre créateur et commerçant appartient aux oubliettes. Pour les fabricants d'ameublement, le design constitue la ressource première qui, ici, coule à flots. De nombreuses pépites sont à trouver au Salon Satellite; il accueille, c'est sa vocation, plus de 600 débutants et célèbre sa 10e édition en exposant les réussites des années précédentes, celles d'ex-inconnus qui, partis de là, comme la Française Matali Crasset ou le Belge Xavier Lust, se sont fait un nom. Il serait cependant naïf d'y espérer de grands éblouissements. Le mûrissement des idées, la recherche approfondie engage moyens et temps que seuls les éditeurs possédant une certaine surface sont en mesure de fournir aux designers qu'ils mandatent.

Sans surprise, on découvrira donc les meilleures pièces, sous des signatures connues, au Salon du meuble proprement dit, dans le secteur design. Ou dans les halles industrielles désaffectées de via Tortona qui offrent à l'inventivité scénographique des espaces plus favorables que les stands de Rho-Pero ainsi qu'un milieu urbain plus chaleureux. Une visite complète de la manifestation milanaise suppose de sillonner aussi bien la foire que la ville, les quartiers de la Scala et de Brera, au centre, pour les grandes enseignes, et celui de Tortona, comme complément indispensable.

C'est d'ailleurs là que l'une des vedettes du moment, le Hollandais Marcel Wanders, a monté son exposition personnelle; des pièces aux formes douces et organiques, comme son siège en crochet, à la fois volumineux et aérien, qui convoquent les nostalgies d'un monde ancien tout en exploitant les possibilités offertes par les matériaux nouveaux. De même ses commodes en acrylique d'une géométrie stricte et dépouillée, revêtues d'une ornementation surannée. Citations du passé sur matériaux contemporains: cette forme de chic, parfaitement maîtrisée chez lui, on la retrouve démultipliée à l'extrême dans infiniment d'expositions et de stands. Le Catalan Jaime Hayon l'interprète par l'ironie, sur le ton solennel et monumental, pour le compte du fabricant de pâte de verre pour mosaïque Bisazza.

Les formes sobres et rondes restent cependant l'argument premier de grands éditeurs qui exploitent les techniques du thermoformé et du plastique: gracieux fauteuil Clover en corolle de Ron Arad exposé chez Driade ou mobilier transparent de Philippe Starck, de Piero Lissoni, de Patricia Urquiola, entre autres, chez Kartell. Souvent, les designers rattrapent la simplicité en jouant malicieusement de la couleur.

Blanche la nuit milanaise et blanche aussi la lumière. Candeur et légèreté: tels semblent les dénominateurs communs des exposants d'Euroluce, la biennale de l'éclairage qui accompagne le Salon du meuble. Absente de la plupart de leurs stands, l'originalité s'est manifestée là où elle était attendue, dans les installations du célèbre designer allemand Ingo Maurer, par exemple. En matière de lumière, l'inventivité s'est déployée dans les très nombreuses installations qui font du Salon mondial du design un prodigieux théâtre de scénographie contemporaine.