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Rosetta et Philae se lancent à la poursuite d'une comète et de l'origine du système solaire

Les deux sondes européennes, qui devraient partir ce mardi avec le lanceur Ariane, vont mettre dix ans pour rattraper la comète Churyumov-Gerasimenko. En 2014, Philae se détachera du vaisseau mère, placé en orbite, et se posera sur la surface du petit astre glacé

Rosetta, la mission européenne qui devait partir ce matin à bord d'une fusée Ariane 5, n'est pas une mince affaire. Ce projet de plus d'un milliard et demi de francs a l'ambition de rattraper une comète – celle de Churyumov-Gerasimenko – et de se placer en orbite autour de l'astre. Pour y parvenir, l'appareil de 3 tonnes, bardé d'instruments de mesure, devra d'abord effectuer un véritable voyage initiatique de plus de dix ans, traversant au passage la ceinture d'astéroïdes et frôlant trois fois la Terre et une fois Mars pour exploiter leur attraction gravifique comme accélérateur cosmique. Finalement, en 2014, Rosetta lâchera le petit atterrisseur Philae censé se poser sur la surface de l'énorme bloc de glace à l'aide d'un grappin.

La comète Churyumov-Gerasimenko est une énorme boule de neige sale de 4 kilomètres de diamètre, qui tourne autour du Soleil en 6 ans et demi le long d'une ellipse très allongée. Mais, avant tout, elle est une relique inaltérée datant de l'époque de la formation du système solaire il y a 4,6 milliards d'années. En fait, les millions de comètes – et d'astéroïdes – qui hantent le système solaire et ses abords sont les derniers restes des briques originelles avec lesquelles les planètes et leurs lunes ont été construites. La matière qui les compose et qui est en partie sublimée par le rayonnement solaire à chaque passage près de l'étoile renferme donc des informations convoitées avec beaucoup d'impatience par les astronomes.

Les scientifiques sont d'autant plus curieux qu'ils savent déjà que les glaces cométaires ne contiennent pas que de l'eau. Les techniques de spectrométrie de plus en plus perfectionnées ont permis de détecter des molécules aussi diverses que le monoxyde et le dioxyde de carbone, le méthane, l'alcool méthylique et le formaldéhyde. A des taux beaucoup moins importants, les comètes semblent renfermer des molécules azotées et soufrées. Ces composés ont notamment été identifiés dans les queues des comètes les plus brillantes dans le ciel de ces dernières années, comme Hyakutake en 1996 et Hale-Bopp en 1997.

Toutefois, les molécules détectées à ce jour ne sont probablement que des fragments issus de chaînes atomiques plus longues qui se sont dissociées sous l'effet des rayons solaires. Les «molécules mères», enfermées à l'intérieur des noyaux de glace et donc hors de portée des appareils de mesure actuels, sont encore inconnues. Les scientifiques estiment qu'il s'agit de composés organiques complexes, du même type que ceux qui ont permis à la vie de se développer. Une telle possibilité redonne de la vigueur à l'ancienne hypothèse de la panspermie, à savoir l'ensemencement de la Terre avec des spores provenant de mondes extérieurs. La version moderne de cette théorie comporte toutefois une différence de taille: ce n'est pas la vie proprement dite que les comètes auraient apportée, mais les éléments nécessaires à son éclosion.

En plus de la vie, les comètes sont également susceptibles d'avoir contribué à la formation des océans et de l'atmosphère terrestre. Par le passé, le bombardement de tels objets a en effet été très intense, suffisant peut-être pour remplir les mers. Pour l'instant, la comparaison de la composition (en deutérium, notamment) de l'eau cométaire et terrestre contredit un tel scénario. Mais ces données ne proviennent que de l'analyse à distance des «chevelures» de trois comètes.

L'enjeu a paru si important que la sonde été baptisée d'après la pierre de Rosette. Découverte en 1799, elle présente des textes en plusieurs langues qui ont permis le déchiffrage des hiéroglyphes égyptiens. La clé a cependant été fournie à l'historien Jean-François Champollion par une autre inscription, gravée sur un obélisque de Philae, mentionnant en deux langues les noms de Cléopâtre et de Ptolémée.

Rosetta et Philae emportent pas moins de vingt instruments capables de photographier, prélever et analyser des échantillons de la chevelure, de la surface ou de l'intérieur du noyau de Churyumov-Gerasimenko. L'un de ces appareils, Rosina, a été mis au point par le professeur Hans Balsiger, de l'Université de Berne – l'homme dont le capteur de vents solaires avait été déposé en priorité sur la Lune par l'équipage d'Apollo 11. Le rôle de Rosina est de déterminer la composition de l'atmosphère de la comète. Dix-huit entreprises suisses, notamment APCO Technologies à Vevey, ont participé à sa construction. Par ailleurs, Space-X, à Neuchâtel, a construit les microcaméras qui équipent Philae: ce sont les mêmes que celles qui étaient à bord du malheureux Beagle 2, perdu sur Mars, et qui photographieront la Lune depuis la sonde Smart-1.

La mission de Rosetta et de Philae ne sera pas facile. Les deux sondes ont en réalité été conçues et optimalisées pour approcher la comète Wirtanen. Mais l'accident du lanceur Ariane survenu le 11 décembre 2002 a conduit au report de la mission et à l'abandon de l'objectif initial. Wirtanen a été remplacée par Churyumov-Gerasimenko, trente fois plus volumineuse. Une rocade qui a nécessité plusieurs réajustements techniques délicats, notamment sur les «amortisseurs» de Philae. Autre difficulté: la nouvelle comète «dégaze» autant que l'ancienne, mais par 10% seulement de sa surface. Les chercheurs n'excluent donc pas la présence de puissants jets de gaz mélangé à des grains de poussières susceptibles d'endommager sérieusement les panneaux solaires de Philae.

Rosetta n'est pas la seule mission à s'intéresser de près aux comètes, bien qu'elle sera la première à se poser sur l'une d'elles. La sonde américaine Deep Impact, qui doit être lancée en décembre 2004, rencontrera la comète Tempel 1 en juillet 2005. Comme son nom l'indique, l'appareil est censé tirer un projectile capable de creuser un trou de la taille d'un terrain de football dans la surface de l'astre afin d'en analyser l'intérieur. Une autre mission de la NASA, Stardust, est actuellement en train de récolter la poussière émise par la comète Wild 2 – découverte en 1978 par l'astronome bernois Paul Wild – avant de revenir sur Terre avec sa précieuse cargaison.

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