Forum

Dans les rouages de la créativité suisse

«Le Temps» et la HEAD organisaient jeudi le forum Imagine. L’occasion d’analyser ce qui fait la créativité suisse et de mettre en lumière ses atouts, ses limites et son rapport à l’argent

Sur la scène du Cube, dans l’imposant bâtiment rouge du campus de la HEAD à Genève, ont défilé jeudi nombre d’artistes, d’entrepreneurs et de directeurs de festival, d’entreprise, de théâtre ou de musée. Face à eux, un public de quelque 400 curieux.

Les intervenants ont en commun de contribuer, d’une manière ou d’une autre, à la créativité suisse. Le forum Imagine, organisé par Le Temps et la HEAD, les a réunis toute une journée autour de tables rondes. Parmi elles, «Les piliers de la créativité suisse», «Partir pour réussir. Mythe ou réalité?», «Les nouveaux champs de l’excellence suisse» ainsi que des formules «carte blanche» et «Histoire de mon succès» qui donnent la parole à une personnalité de façon plus libre.

«De l’hybridation»

Résultat: une ode à la créativité suisse. Cette journée l’a sans aucun doute été, en mettant en lumière à travers les intervenants divers projets, réalisés et en cours, dans des secteurs qui se côtoient ou sont diamétralement opposés. Un vrai défi que de faire dialoguer ces univers. «Nous allons faire de l’hybridation, en faisant se rencontrer des artistes et des entrepreneurs», a rappelé le rédacteur en chef du Temps, Stéphane Benoit-Godet, lors de son mot de bienvenue.

En Suisse, on n’est jamais autosatisfait. Quand on réussit, on se demande toujours comment se réinventer, aller plus loin. Je trouve ça très sain

Jean-Pierre Greff, directeur de la HEAD

Parmi les projets, celui de l’actrice sédunoise Noémie Schmidt, qui joue le rôle principal du film Paris est une fête, qui sera diffusé en 2019 sur Netflix. La comédienne fait partie du collectif qui l’a réalisé en bousculant les codes du cinéma, avec une petite caméra et en improvisant. «Pour faire un film, il faut de l’argent et un scénario, on n’avait ni l’un ni l’autre», raconte lors de sa carte blanche l’actrice, provoquant les rires du public. La créativité en art pour Noémie Schmidt? «Trouver une autre manière de rendre compte du monde.» Elle explique que le film a été en partie réalisé grâce à une campagne de financement participatif.

L’argent et la créativité

Car si «L’argent et la créativité» constituait l’une des tables rondes de l’après-midi, les intervenants n’ont pas attendu ce moment pour aborder la question du lien entre les deux. «Il faut avoir faim pour être créatif», suggère Nicolas Bideau, directeur de Présence Suisse. Un constat que ne partage pas Stefano Stoll, directeur du Festival Images Vevey, qui le fait savoir lors d’une autre table ronde. «Ce n’est pas la faim et l’appétit qui engendrent la créativité, mais un contexte favorable», défend-il, entraînant des applaudissements dans la salle. Le débat se prolongera sur Twitter: «Faim d’ambitions, je maintiens. Et Stefano a très très faim», tweetera plus tard Nicolas Bideau.

Dans le prolongement de ces questions, la nécessité de «vendre» ou de «se vendre» a été discutée dans plusieurs débats, notamment «A la recherche du nouveau public», qui rassemblait des acteurs du monde culturel.

Yves Pigneur, professeur à la Faculté des HEC à Lausanne, a lié créativité et business lors de sa carte blanche. Il a coécrit le livre Business Model Generation, basé sur un schéma devenu un classique pour décrire le modèle économique d’une entreprise. Mais son idée innovante, il ne s’y attarde pas. «Comment sortir un livre qui se démarque parmi les milliers de publications? En imaginant quelque chose qui n’avait jamais été fait», explique-t-il plutôt, à l’aide d’exercices interactifs. L’audience, manifestement amusée, dessine et se débat avec des autocollants.

Au fil des discussions, les spécificités de la créativité suisse, tous secteurs confondus, se dessinent. Pour Nicolas Bideau, l’habitude et la nécessité de devoir «penser un projet sur le plan international, au vu de la petite taille du territoire suisse, est un moteur». Autre atout: «Les différents secteurs échangent facilement», juge Jean-Pierre Greff, directeur de la HEAD.

Un élément qui semble suisse, aussi: une certaine modestie quand la créativité aboutit. «En Suisse, on n’est jamais autosatisfait. Quand on réussit, on se demande toujours comment se réinventer, aller plus loin. Je trouve ça très sain.»

Mais la modestie est-elle une limite à la créativité suisse? «En Suisse, on n’aime pas trop les têtes qui dépassent», constate Mathieu Jaton, directeur du Montreux Jazz Festival. Pour Nicolas Bideau, il existe aussi par moments un manque d’audace chez les Helvètes: «Je pense qu’on peut s’améliorer nettement si on prend des risques dans nos décisions.»

La créativité du public aussi

Si la créativité dépend du créateur, elle dépend aussi du public, rappelle Joël Dicker, qui avait carte blanche en début d’après-midi. «Quand j’écris, je pense à votre créativité à vous. Je dirais qu’un auteur fait moins de 50% du travail en éveillant la créativité du lecteur. Ensuite c’est lui qui imagine, c’est sa lecture.» Il raconte ainsi comme certains lecteurs se plaignent que des personnages de la série La vérité sur l’affaire Harry Quebert ne soient pas tels qu’ils les voyaient. «Alors qu’ils sont parfaitement fidèles aux descriptions», s’amuse l’écrivain.

Alors, la Suisse, grand pays de créativité? Une évidence pour le public présent, qui a répondu en grande majorité «oui» au sondage lancé par Le Temps au cours de la journée.

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