«Levez vos yeux au ciel», lit-on sur le dépliant distribué aux quatre coins du monde par l'office roumain de la promotion touristique. Si l'on regarde le papier glacé, on découvre le mot «Romania» écrit en lettres capitales sur fond noir comme les ténèbres de la nuit, et la lettre «o» en forme de soleil couvert par la lune. L'approche de l'éclipse totale du soleil le 11 août a enflammé les professionnels roumains du tourisme depuis qu'ils ont découvert que le pays de Dracula se trouve au centre de cet événement astronomique. «Nous essayons d'exploiter au maximum cette éclipse», avoue Carmen Moraru, directrice de l'Office national du tourisme, qui est à l'origine d'un vaste programme de promotion doté d'un budget de 1,5 million de dollars, une aubaine financière pour ce pays en pleine récession.

C'est en Roumanie qu'a été repéré le point maximal de cet événement: 2,23 minutes, la durée la plus longue dans la bande de couverture. L'endroit se situe à côté de Ramnicu Vilcea, petite ville située aux pieds des Carpates, près du château de Bran, supposé être une des demeures de Vlad l'Empaleur, l'ancêtre de Dracula. Bucarest est la seule capitale au monde à se trouver sur le chemin de l'éclipse qui traversera le pays de Timisoara, à l'ouest, jusqu'à la mer Noire, à l'est, en passant par les Carpates où elle pourra être observée à partir de sommets s'élevant à 2500 mètres d'altitude. «Je crois que Dieu nous a aidés, affirme Carmen Moraru. Nous avons la montagne, la mer, le tourisme rural, culturel et urbain dans un périmètre de l'éclipse assez large.»

Dracula aussi donne un coup de main. Il est très présent dans les spots publicitaires passés sur les chaînes américaine et européennes Discovery, Euronews et Eurosport. «Dracula est un produit touristique qui individualise l'offre roumaine», explique la jeune directrice. Pas moins!

Depuis la chute du régime Ceausescu, il y a dix ans, les autorités roumaines donnent enfin le sentiment qu'elles ont compris l'importance de l'image et du marketing. Dans ce pays qui bénéficie d'un énorme potentiel touristique, le nombre de visiteurs a fortement baissé ces dernières années. Si, en 1995, l'Etat roumain faisait entrer dans ses caisses 590 millions de dollars grâce au tourisme, la Roumanie a dû se limiter l'année dernière à 260 millions de dollars. L'image du pays ne s'est pas améliorée, même depuis la chute du régime d'Ion Iliescu, fin 1996, souvent accusé de néocommunisme. La politique d'austérité budgétaire que ses successeurs chrétiens-démocrates et sociaux-

démocrates ont imposée au pays depuis trois ans ne permet pas d'investir dans les infrastructures. L'état des routes reste problématique, la qualité des hôtels et des services n'a rien à voir avec le prix exigé, le sourire et l'amabilité n'étant pas encore de mise dans le secteur public du tourisme. Reste la privatisation comme seule solution, mais elle est encore balbutiante.

Pourtant, ce ne sont ni la bonne volonté ni les compétences qui manquent. «Depuis que nous avons découvert, en mars 1997, sur le site internet de la NASA que le point maximal de l'éclipse se trouve à proximité de notre ville, nous avons tout de suite compris qu'il fallait agir», déclare Daniel Ionescu, fonctionnaire de la mairie de Ramnicu Vilcea. Feux d'artifices, festivals de musique – du classique à la techno en passant par le rock –, mobilisation des potiers, célèbres dans cette région, animations au superbe musée du village pour présenter la civilisation paysanne sur le vif, etc. «Nous ne pouvons pas offrir un tourisme cinq étoiles, explique Carmen Constantinescu, responsable de l'antenne locale de l'Office national du tourisme. En échange, il faut bien cibler les amateurs d'un tourisme de l'aventure contrôlée.» Contrôlée ou non, l'aventure semble assurée en Roumanie où les touristes occidentaux se sentent à la fois chez eux en Europe et très dépaysés.

La fièvre mercantile semble avoir touché aussi bien les autorités publiques que le secteur privé. Sur la route qui mène de Bucarest à Ramnicu Vilcea, les affiches annonçant l'éclipse du 11 août comme le dernier grand événement de ce millénaire ont poussé comme des champignons. A Olari, village de potiers situé à proximité de Ramnicu Vilcea, les paysans ont également été conquis par l'idée de voir des vagues de touristes prendre d'assaut leurs produits. La fin du monde? L'apocalypse? Cela fait rire à Olari. «Non, on ne parle même pas de ça, s'étonne Nicoleta Mischiu, une jeune potière. On attend tout simplement les touristes et on espère avoir le temps de satisfaire tous ceux qui viendront nous voir travailler.»

Quant aux Bucarestois, ils sont très fiers de pouvoir écouter Luciano Pavarotti qui se produira dans la capitale roumaine le 11 août, en pleine éclipse, devant l'ancienne Maison du peuple, le mastodonte architectural qui fut jadis l'enfant chéri de Ceausescu.

Même la Banque nationale fait preuve d'imagination. A partir du 2 août, elle mettra en circulation un billet de 2000 lei – référence à l'an 2000 oblige –, qui s'annonce comme une première européenne puisqu'il sera imprimé sur un support en plastique. Cinquante millions de tels billets vont envahir le marché roumain. Pour ce pays confronté à toutes sortes de pénuries, cette affaire frise l'humour noir, un domaine où les Roumains ont l'habitude d'exceller. A Bucarest, on s'en amuse en racontant comment ces billets en plastique vont résister à la réforme roumaine promise par les régimes de toutes couleurs idéologiques. L'éclipse, elle, au moins, s'annonce comme un événement joyeux en noir et blanc.