La route des vins de Napa est en réalité une voie rapide, presque une autoroute, la nationale 29, prise d'assaut chaque week-end par les branchés de San Francisco et les amateurs de bonne chère. Les grandes maisons y exhibent leurs chais, les plus prestigieuses monnayent leurs dégustations, généreuses il est vrai, attisant le chaland à grands renforts de publicité et de superlatifs. Les vins de Californie sont à la mode et ceux de Napa, les plus huppés du continent américain, surfent d'autorité sur la vague.

Les cours de la terre s'envolent donc, et à 110 000 dollars l'acre (4000 m2), Joe Heitz, qui en possède 350 (soit 140 hectares), se retrouve, au soir de son aventure, à la tête d'une belle fortune. Mais à l'évidence le vieux monsieur, cheveux d'argent et bonhomie de gentleman-farmer, ne place pas sa fierté dans son patrimoine foncier. A 80 ans, il s'enorgueillit plus modestement de faire du grand vin.

Joe fut un pionnier. Quand il est arrivé dans la vallée, ils n'étaient qu'une douzaine contre 250 exploitations aujourd'hui à vouloir y croire après que la prohibition et le phylloxera eurent réduit en pâture et en terre à blé le vignoble d'antan. Originaire de l'Illinois, cet ancien mécanicien d'aviation arrondit alors ses fins de mois en travaillant dans une winery.

Quand il s'installe à son compte, en 1961, il n'a pas de quoi acheter à Tom et Martha May le clos que le couple cultive à Oakville, 34 acres adossées au contrefort ouest de la vallée; mais il s'arrange avec les May: eux élèveront la vigne, lui vinifiera. Joe a flairé le terroir d'exception, un paradis pour le cabernet sauvignon, le cépage roi de la vallée, et pour en souligner les vertus, il décide d'en extraire une cuvée distincte, une approche alors inédite en Californie.Les millésimes 1968, 1969 et 1970, imposent l'appellation, avec des crus complexes, charpentés, aux tanins tempérés par des arômes de chocolat et de menthe. Le Martha's Vineyard 1974 vient d'être consacré parmi les 12 bouteilles du siècle par le Wine Spectator, la bible des œnophiles américains, en compagnie d'un certain Petrus et de l'incontournable Margaux.

Joe Heitz reçoit le visiteur sans manières dans le laboratoire de l'exploitation, et débouche un col 1994 d'une autre parcelle, Bella Oaks, à peine mis sur le marché: «Je m'impose trois règles: 100% de cabernet sauvignon, des barriques exclusivement en chêne neuf du Limousin pour deux ans et demi de bonification, et rien ne sort d'ici moins de cinq ans après la vendange.» Son fils David, le wine-maker (maître de chais), commente la dégustation: bouquet consistant, palais complexe et puissant équilibré par une texture douce qui le rend dès à présent agréable. Ce 1994 va-t-il bien se garder? «Plus de temps qu'il ne vous en reste à vivre», s'exclame Joe.

David est assisté d'un Suisse de 32 ans, Jean-Francois Pellet (dont le père Pierre est chef de culture au château de Châtagnereaz, près de Genève). Les grands crus européens et les fleurons de la Napa ont-ils quelque chose en commun? L'approche est différente, explique Jean-François. Ici on plante ce qu'on veut, où on veut et quand on veut. Il n'y a pas de ban des vendanges, on cueille (à la main) en se basant uniquement sur le sucre du raisin. La chaptelisation est il est vrai interdite. On a par contre le droit d'acidifier.

Les mentalités surtout sont moins rigides: Les Américains sont toujours à la recherche de quelque chose d'inédit, ils sont persuadés que tout est possible à condition d'y mettre les moyens. Ils ont beaucoup apporté en techniques de vinification. Leur influence sur ce terrain est évidente en Europe, où les vignerons adoptent de plus en plus la technologie pour suppléer à leur instinct.

Jean-François volera de ses propres ailes au début de l'automne. Il part dans l'Etat de Washington (nord ouest des Etats-Unis) pour élaborer un vin très haut de gamme.

Joe Heitz lui a d'abord reproché cette trahison. Avant de convenir, avec fierté, que Jean-François Pellet ne faisait que marcher sur ses traces.