C'est bien comme ils disent dans leur livre, chaque individu est biologiquement programmé pour être imprévisible. François Ansermet et Pierre Magistretti ont le même âge: 52 ans. Dans les années 70, l'un étudiait la médecine à Lausanne, l'autre à Genève. A partir de la même question: «Comment ça marche dans la tête d'un être humain?» ils sont devenus des autorités, chacun dans leur domaine. François Ansermet est psychanalyste et médecin-chef au service universitaire de psychiatrie de l'enfant (Supea) à Lausanne. Pierre Magistretti, à la tête du Centre de neurosciences psychiatriques, orchestre la fine fleur de la recherche sur le cerveau entre Lausanne et Genève. Pourtant: le premier voulait devenir neurologue et le second psychiatre.

Le chassé-croisé de leurs trajectoires rappelle d'ailleurs étrangement celui de leurs disciplines respectives. «J'étais intéressé par le fonctionnement du cerveau, dit François Ansermet. J'avais commencé la pharmacologie, ma formation en neurologie était programmée. Puis, j'ai entrepris une psychanalyse et j'ai réalisé que j'étais plus intrigué par le symptôme psychique que neurologique.» Freud lui-même a suivi en quelque sorte le même chemin, puisqu'il était neurologue au départ.

Pierre Magistretti a fait le parcours inverse: «Mon projet était de soigner les maladies mentales. Mais je me suis dit: avant, il faut que je comprenne comment fonctionne le cerveau.» Or, les formidables développements des neurosciences à ce moment-là avaient de quoi transformer cette question préalable en une quête à vie. Le psychiatre manqué a fait un détour par les Etats-Unis, il est devenu un protagoniste de la recherche mondiale sur les neurotransmetteurs. Cet éloignement de la question initiale, c'est aussi ce qui est arrivé à sa discipline, observe-t-il: «Au début du XXe siècle, les psychiatres étaient également neurobiologistes. On s'est en quelque sorte laissé emporter par l'ivresse de comprendre le fonctionnement de chaque pièce du cerveau. Puis, portés par les avancées de la génétique et de la biochimie, par le rêve de tout guérir grâce aux molécules adéquates…»

Pour beaucoup, l'histoire patine à ce stade: il y a d'un côté les partisans du tout-biologique, de l'autre ceux du tout-psychique. Les premiers se font les avocats de l'inné, du déterminisme; les seconds les chantres de l'acquis et de la liberté. Nombre d'entre eux sont encore enfermés dans un dogmatisme dont les patients, déboussolés, font les frais.

La bonne nouvelle est que cette opposition entre psychanalyse et neurosciences est en train de devenir caduque, expliquent François Ansermet et Pierre Magistretti dans l'ouvrage à quatre mains qu'ils viennent de publier*. Les découvertes récentes bouleversent en effet les données mêmes qui renvoyaient ces disciplines dos à dos: le cerveau ne peut plus être vu «comme un organe figé, une fois pour toutes déterminé et déterminant», le réseau neuronal reste ouvert au changement tout au long de la vie. Car «l'expérience (y) laisse une trace», tout comme le vécu laisse une trace dans la psyché. Les deux disciplines se rejoignent donc sur une notion commune: celle de la plasticité, qui garantit à chacun, tous les matins de sa vie, sa marge de choix, et qui fait de tout humain, clone compris, un être unique. «Il y a une neurobiologie de la liberté», résume élégamment François Ansermet.

Une liberté qui n'est pourtant pas absolue, ce serait trop simple. En prenant la pleine mesure de cette réserve, Pierre Magistretti s'est un jour décidé à entreprendre une psychanalyse. Il a alors touché du doigt ce qu'il formule aujourd'hui de concert avec son compère: dans le devenir d'un sujet, la «réalité interne inconsciente» peut se révéler plus contraignante que n'importe quelle donnée génétique de départ. Il arrive même qu'elle parasite complètement une vie, menant le sujet là où il déteste aller. Dans ce sens, on peut dire que «la maladie mentale est une maladie de la plasticité», conclut le livre.

Comment se construit cette réalité inconsciente? Et d'ailleurs, est-elle aussi immatérielle qu'on le dit? se sont demandés les auteurs. Avant eux, le neurologue américain Antonio Damasio avait élaboré une biologie des émotions. Il partait pour cela d'une autre grande découverte de ces dernières années: les états du corps sont déterminants dans l'émergence des émotions. Et voilà François Ansermet et Pierre Magistretti lancés dans le pas suivant, aussi inédit que vertigineux: poser les bases d'une biologie de l'inconscient.

Dans les années à venir, nous disait Antonio Damasio lors d'un récent passage en Suisse (LT du 20.9.2004), les patients en souffrance psychique auront affaire à

des neurobiologistes-psychanalystes, capables d'apporter des réponses mieux adaptées à leur problème spécifique. Pierre Magistretti acquiesce: «Nous avons dû nous mettre à deux pour écrire ce livre. On peut l'imaginer, dans vingt ans, écrit par une seule personne.»

Peut-être ce jour-là sera également éclairci le grand mystère qui continue de hanter les deux ex-étudiants des années 70: si l'inconscient a une raison d'être biologique, pourquoi nous pousse-t-il si souvent vers la destruction de soi et de l'autre? Au-delà des descriptions raffinées que l'on peut en faire, la pulsion de mort reste une énigme.

* À chacun son cerveau, François Ansermet et Pierre Magistretti, Ed. Odile Jacob, 264p.