Dans cette chronique, c’est vrai, on se moque d’eux. Mais c’est parce qu’on les aime comme personne, ces petits adultes en devenir. 

Episodes précédents:

Cette histoire commence sur la route, très sinueuse, qui relie Lavey-les-Bains au village de Morcles, à 1200 m d’altitude. Une trentaine de virages en épingle bien serrés. Derrière, dans leurs sièges rehaussés, deux petits passagers ne sont pas rassurés. Le conducteur n’est pas mauvais, plutôt prudent même. Mais cette peur est compréhensible. Au gré des virages à gauche ou à droite, chacun leur tour, ils voient le vide dans la vitre.

Relativisons. Je leur parle de cette série documentaire: Les Routes de l’impossible. L’itinéraire que l’on emprunte est somme toute bien pépère par rapport à celui de ces chauffeurs de l’autre bout du monde qui risquent leur vie pour gagner de quoi vivre.

De retour à la maison (sains et saufs), on tombe sur un épisode consacré aux Andes péruviennes, et notamment à Pedro. Ce pourrait être des œufs, de la ferraille ou des passagers. Ce jour-là, ce sont vingt tonnes de ciment que son vétuste camion doit convoyer de Yungay à Huacrachuco, sur des routes qui n’ont de route que le nom, à 5000 m d’altitude. L’équipe de journalistes le suit à travers son périple et ses galères.

Ravins, nids-de-poule, éboulements, crevaisons, bandits de grand chemin, pointes de vitesse à 15 km/h… Pedro aura conduit plus de trois jours et trois nuits presque non-stop pour survivre aux 350 km de pistes à travers la cordillère des Andes. La cargaison de ciment est arrivée à bon port. Pour cela, le chauffeur recevra l’équivalent d’un peu moins de 5 francs suisses.

Cinq francs! La valeur d’une dent de lait (bien payée). Les enfants restent sans voix. Le documentaire se termine. L’occasion de placer un classique mais sincère «On est bien loti ici, quand même.» Un dialogue s’engage:

– Ce n’est pas juste que des gens aient tant d’argent et d’autres n’en aient pas.

– On appelle ça les inégalités.

– Moi, si j’avais de l’argent, je le partagerais avec les gens pauvres.

J’ai à peine le temps de répondre que c’est une bonne idée que, déjà, elle corrige:

– Enfin, pas tout mon argent, mais une partie.

Je dois l’avouer, je n’imaginais pas une seconde que la route vers Morcles me conduirait jusqu’à un débat sur la justice fiscale.