Il m'est arrivé récemment de me sentir mal à l'aise en recevant chez moi. Je servais du poisson, et une invitée a dit à sa fille, assez fort pour qu'on l'entende: «Jamais ce couteau avec le poisson!» Oui, c'est vrai, je n'ai pas de couverts à poisson. Pensez-vous que cela puisse indisposer mes invités et les empêcher de profiter du repas? Si oui, je vais en acheter de ce pas.

Lilian

Chère Lilian,

J'ai déjà célébré dans de précédentes chroniques l'inventivité de la table bourgeoise du XIXe siècle (à moins que ce ne soit celle, aristocratique, du XVIIIe) qui, dans son souci à la fois d'esthétique et d'exclusion, a multiplié les verres à bordeaux, à bourgogne, à champagne, à liqueur, à bière, à eau, à vodka, les fourchettes à huîtres, à gâteau, à escargots, à asperges, les cuillères à café, à moka, à soupe, à entremets, à pamplemousse, et même, que Prévert se rassure, à chocolat glacé (!), sans parler des couteaux à viande, à fromage, à pain, à tomate, à tarte, et, bien entendu, des couverts à salade ou à poisson. Et ma liste est, faute de place, loin d'être exhaustive. J'ai dit combien j'aimais cette possibilité polyphonique dans le concert des repas, ces divers instruments, témoins de raffinement, et parfois chefs-d'œuvre d'orfèvrerie. Mais j'ai aussi rappelé qu'ils servaient insidieusement de «tri» social, marquant immédiatement d'infamie celui qui ne connaissait pas leur usage.

Alors, la question est simple: doit-on se laisser intimider par une règle de ce genre? Tout n'est pas équivalent dans le code social. Autant je suis intransigeante pour ce qui touche aux égards, au respect ou à l'image, que l'on doit préserver, de soi et des autres, autant je serais beaucoup plus souple dans le domaine qui vous occupe. Si cela vous amuse, flatte votre sens esthétique ou de la mise en scène (c'est mon cas), alors oui, courez acheter des couverts à poisson. Mais si vous vous en êtes passée jusqu'à présent, si vous avez toujours opté pour une simplicité parfois plus conviviale, je ne crois pas que la remarque d'une invitée mal élevée doive vous forcer à une dépense inutile. Quant à moi, je préfère une sole meunière avec des couverts normaux, qu'un surgelé pané avec des couverts à poisson, fussent-ils en argent massif!

Dans votre histoire, la goujaterie n'est pas de votre côté, mais de celui de cette dame qui s'est permis un commentaire désobligeant à votre table. Quand on est invité, on mange ce qu'on vous donne et comme on vous le donne. Oserait-elle exiger une fourchette dans certains pays d'Afrique où tout le monde plonge ses doigts dans le grand (et délicieux) plat commun? Croyant donner à sa fille une leçon de politesse, elle lui enseigne la pire des grossièretés en mettant son hôtesse mal à l'aise. Elle en fera une pécore arrogante et rigide, ce qui dénonce, plus que tout autre chose, un rapport incertain et/ou récent à un code auquel on n'est pas très sûr de mériter d'appartenir.

Et si cette personne est «indisposée» par vos couverts standards, ne l'invitez plus, ou alors, faites-lui un steak!

Tous les jeudis, Sylviane Roche répond à une question de savoir-vivre.

Ecrivez-lui: sylviane.roche@letemps.ch