Si je vous comprends bien, Florence est une snobinarde (française, c'est tout dire) qui trimbale jusqu'en Argovie les préjugés attachés à sa particule. Eh bien moi, malgré mon patronyme résolument plébéien, j'aurais réagi exactement comme elle.

D'abord, le code stipule que c'est à la femme de fixer la distance, à moins que l'homme soit vraiment très âgé. Donc, en voulant faire jeune, vous accentuez votre différence d'âge! Ensuite, pourquoi vous est-il «tout à fait impossible» de dire Madame à cette jeune femme à laquelle vous lient des rapports strictement professionnels? Pourquoi voulez-vous d'emblée installer des rapports égalitaires que ni vos âges ni la situation ne justifient? Vous n'êtes ni son copain ni son condisciple. N'y a-t-il pas dans votre attitude un refus d'endosser le rôle du maître, c'est-à-dire celui de l'autorité et de l'âge?

Notre génération - à vous et à moi - refuse de vieillir, c'est un syndrome typique qui devient, au fil du temps, de plus en plus pathétique. Si je dis «madame» à une fille qui a 30 ans de moins que moi, c'est que j'accepte le fait qu'il y a désormais des adultes qui pourraient largement être mes enfants, donc que j'ai atteint, en quelque sorte, l'âge de ma grand-mère. Quand on a incarné la jeunesse, la révolte et le baby-boom, devenir des papys et des mamys peut être dur à avaler...

Pour Florence, vous êtes un prof, et de plus un «vieux» (oui, cher Philippe, aussi douloureux cela soit-il), et votre joviale proposition égalitaire ne peut que la gêner. Elle fausse vos rapports et la force à une proximité qui n'a pas lieu d'être. Faudra-t-il attendre que nous ayons 90 ans pour que nous acceptions de permettre aux plus jeunes (qui en auront alors 60) d'avoir enfin des maîtres qui soient des références respectables (et éventuellement imitables) et pas seulement des potes chauves et bedonnants?

Vous avez finalement opté pour le prénom et le vouvoiement. C'est en effet une bonne solution, à condition que vous ne l'obligiez pas à faire de même et lui laissiez le droit (oui, c'est un droit) de marquer la distance en vous appelant Monsieur.

Entre les murs, le film qui a eu cette année la Palme d'or à Cannes, raconte le quotidien d'un prof dans un collège parisien. La quasi-totalité de ses efforts consiste à essayer de faire respecter par ses élèves cette distance nécessaire à une bonne relation pédagogique, dont on redécouvre l'importance après s'être ingénié pendant quarante ans à la détruire. Bénissez le ciel d'avoir, de temps en temps, des étudiants comme Florence «de Quelque chose»...

Tous les jeudis, Sylviane Roche répond à une question de savoir-vivre. Ecrivez-lui: sylviane.roche@letemps.ch