On m'a appris, à la fin du repas, à mettre mes couverts parallèles au centre de l'assiette. J'ai vu une personne qui donne des cours de savoir-vivre, les croiser. Y a-t-il plusieurs façons de dire qu'on a fini?

Isabelle, Genève

Couverts à poisson ou couverts classiques pour les noix de ­Saint-Jacques?

Lucile, Genève

Pouvez-vous me décrire l'usage du couteau à table? Avec la salade? Main droite ou gauche? Tenu comme la fourchette ou comme un drapeau?

Barbely, Fribourg

Chères Isabelle, Lucile et Barbely

Les questions sur les manières de table sont toujours nombreuses, et j'ai décidé de regrouper celles qui concernent l'usage des couverts.

«Horreur, cette fourchette pointue c'était pour le poisson, j'ai pris l'autre, tout le monde me regarde, je suis fichue! Copions la maîtresse de maison, coups d'œil furtifs, mon mari coupe sa salade, je suis déshonorée!» On pourrait penser que ces conventions sont dérisoires et largement désuètes. Eh bien non. Introduits relativement tard dans nos mœurs, les couverts sont apparemment encore des marqueurs de distinction, c'est-à-dire de ségrégation sociale, et l'impressionnant alignement des couteaux, fourchettes, cuillères de part et d'autre des assiettes est encore un sujet de panique pour bien des convives. Si le manuel qui expédie en trois lignes le problème de l'hymne national (voir une précédente chronique), ne consacre pas moins de deux pages à l'usage des couverts, avec dessins à l'appui, c'est bien parce que, justement, la société fait dépendre son inclusion ou son exclusion de la connaissance ou l'ignorance de ce genre de gestes intrinsèquement sans importance. Bien sûr, le bon usage des couverts à poisson ne rend les gens ni meilleurs ni plus intelligents. Mais c'est joli, et, si on prend cela comme un jeu, comme un hommage rendu à l'Histoire, comme une chorégraphie, on s'amuse sans être dupe, sachant que, dans d'autres circonstances, on sera capable de manger avec ses doigts.

Ici, donc, il ne sera question ni de cœur, ni d'intelligence, ni de respect d'autrui. Juste de convention et d'étiquette, de ce jeu léger et parfois cruel comme une conversation de cour. Chère Isabelle, mes livres (et ma grand-mère) sont formels, ce sont vos parents qui avaient raison. Lorsqu'on a fini de manger, on laisse ses couverts parallèles, à la rigueur en triangle, reposant totalement sur l'assiette, mais jamais croisés. Quant au couteau, tenu dans la main droite pour la viande comme pour les fruits, l'index ne dépassant pas le cercle qui sépare la lame du manche, il ne doit jamais approcher les pâtes, la salade ou les œufs. On ne le porte jamais à la bouche, et on ne le brandit pas, comme vous dites joliment Chère Barbely, comme un drapeau. Il reste parallèle à la table, comme la fourchette d'ailleurs. Les porte-couteaux, obligatoires chez la baronne Staffe (XIXe siècle) sont déclarés démodés cent ans plus tard. Moi, je m'en fiche, je continue à en mettre parce que c'est joli et que ça protège la nappe. Pour les coquilles Saint-Jacques, je mets des couverts à poisson pour la même raison, c'est joli. Et puis c'est des sortes de poisson quand même, non?

Chaque jeudi, Sylviane Roche répond à une question de savoir-vivre. Ecrivez-lui: Sylviane. Roche@letemps.ch