Je vais bientôt fêter mes 60 ans et j'ai l'intention d'inviter ma famille au restaurant. Je ne voudrais pas qu'ils me fassent un cadeau, mais qu'ils pensent, s'ils le souhaitent, à une œuvre de leur choix. Qu'en pensez-vous et comment formuler ce désir lors de mes invitations?

Christiane, Allswill

Chère Christiane,

Il y a quelque temps, une de mes amies m'a raconté que sa mère ne voulait pas de cadeau pour son anniversaire. Elle se trouvait «trop vieille pour fêter ça». Et tout à coup, au cours de ce récit en apparence anodin, mon amie a fondu en larmes. Pourtant, ce n'est plus vraiment un bébé! C'est en parlant avec moi qu'elle a réalisé combien elle avait mal vécu cette demande maternelle. En fait, sa mère l'avait privée du bonheur de lui faire un cadeau, de lui dire ainsi combien elle l'aimait, combien elle était heureuse de l'avoir encore près d'elle, de pouvoir choisir quelque chose exprès pour elle, d'imaginer son plaisir en le recevant, et de savoir qu'elle en jouirait en pensant à elle. Mon amie en a reparlé avec sa mère, laquelle était absolument consternée. Elle n'avait évidemment aucune conscience de lui avoir fait de la peine. Elle voulait juste lui éviter une dépense inutile et manifester que, pour elle, cette date fatidique n'avait rien de réjouissant. Pour elle, peut-être, mais pour ses enfants, ses proches, les gens qui l'aimaient? Elle n'y avait simplement pas pensé. Elle avait oublié que le cadeau est un échange, et que priver les gens de la joie d'offrir est parfois plus violent que de les priver de la joie de recevoir. On existe aussi dans la vie de l'autre par les cadeaux qu'on lui fait. Dire «je ne veux pas de cadeau», c'est un peu dire «je ne te veux pas, ça m'est égal que tu penses à moi, que tu te creuses la tête pour me faire plaisir, il m'est indifférent de recevoir de quelque chose qui vient de toi». Bien sûr, la plupart du temps, on ne pense pas cela au fond de soi, on veut juste, comme vous, être généreux, ou épargner les finances de ses enfants, mais nos proches risquent d'entendre autre chose, et n'est-ce pas cela qui compte?

Vous voulez inviter votre famille à dîner. Donc vous acceptez l'idée de leur faire un cadeau, qu'ils soient vos débiteurs. Mais vous ne voulez pas être débitrice à votre tour en acceptant les cadeaux qu'ils auraient sans doute plaisir à VOUS faire. Donner à une œuvre, ce n'est pas la même chose. Vous ne les laissez pas libres, c'est vous qui décidez, et c'est l'œuvre en question qui sera débitrice, d'eux qui auront versé, mais surtout de VOUS qui en aurez eu l'idée. Ainsi, vous serez doublement créancière, et fière de votre générosité... Mais il y a une autre générosité (peut-être plus modeste) qui est de savoir recevoir. Pourquoi ne pas les laisser simplement (et tendrement) vous offrir ce qu'ils souhaitent, et faire, vous, à l'occasion de vos soixante ans, un don à une œuvre?

Si je n'ai pas réussi à vous convaincre, alors le plus simple est de leur dire franchement en les invitant, exactement ce que vous dites dans votre lettre. C'est clair et suffisant. Vous verrez bien leur réaction...

Tous les jeudis, Sylviane Roche répond à une question de savoir-vivre. Ecrivez-lui: sylviane.roche@letemps.ch