Je suis au restaurant avec des amies, l'une d'elles, au moment du dessert, sort de son sac à main poudrier et rouge à lèvres et commence, à table, à se remaquiller tranquillement en attendant le café. Cela m'a toujours choquée. Qu'en pensez-vous?

Jacqueline, Neuchâtel

Chère Jacqueline,

La confusion entre le public et le privé, le dedans et le dehors, le personnel et le général, est une des caractéristiques les plus affligeantes de notre époque. Cela touche bien des domaines, et contribue à faire de notre société une vague ratatouille où tout se vaut, où tout est dans tout, et inversement. On s'habille pour sortir comme pour rester chez soi, on porte des vêtements de dessus qui ressemblent à des dessous, on raconte sa vie intime à la télévision, on s'embrasse et on se tripote en public comme si on était dans sa chambre à coucher, on hurle des confidences téléphoniques dans l'autobus. Je crois que l'exemple que vous donnez témoigne du même syndrome: le regard d'autrui n'est plus vécu comme intrusif ou indiscret. Il ne gêne plus.

Irais-je jusqu'à dire: «Il ne gêne plus, au contraire»? Peut-on penser qu'il agit comme un stimulus, et que nous sommes devenus une société d'exhibitionnistes qui ont besoin de ce regard pour se sentir exister? Ou, qu'au contraire, autrui est désormais si insignifiant, et nous sommes si égocentriques, que nous ne sentons même plus son regard, comme Caroline Bonaparte qui se faisait frotter le dos par son domestique dans son bain et qui n'en était pas gênée, «car, disait-elle, ce n'est pas un homme, c'est un domestique»?

Oui, vous avez raison d'être choquée par votre amie qui se maquille au restaurant, car, par ce geste normalement réservé à sa salle de bains, elle nie implicitement votre présence ou votre humanité, comme la sœur de Napoléon niait celle de son serviteur. On peut bien faire pipi devant son chien, mais si on le fait devant tout le monde, qu'est-ce que cela veut dire?

Le code recommande de présenter à la société un visage social, cela paraît évident, mais l'est de moins en moins. Cela veut dire que les préparatifs sont du domaine de l'intime, du privé. Je ne me lave pas en public, je sors habillée, coiffée, parfumée, éventuellement maquillée, de la même façon que je présente à mes invités des plats préparés, et que je leur épargne l'épluchage des pommes de terre et le nettoyage de la cuisine. Tiens, en y pensant, je me demande si cette mode des cuisines ouvertes sur le salon (dites «américaines» comme par hasard) ne relève pas de la même tendance...

Pour en revenir à votre question, il y a, dans le geste d'une femme qui se maquille, une sorte d'impudeur qui sidérerait votre amie si elle se voyait avec des yeux extérieurs. Elle fait d'affreuses grimaces, elle ouvre la bouche, et surtout, elle révèle publiquement ce que ce teint de pêche, ces yeux de biche et cette bouche purpurine doivent à Lancôme. Elle détruit la magie de l'apparence, et le mystère de la séduction, bref, elle se flingue proprement. Où est le temps où les hommes perdaient la tête pour une cheville entrevue sous la dentelle?

Chaque jeudi, Sylviane Roche répond à une question de savoir-vivre. Ecrivez-lui: Sylviane. Roche@letemps.ch