Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Ruedi Hurni est très attaché à ses oies, à qui il voue le plus grand respect.
© photo:roger gruetter

Mes animaux et moi

Ruedi Hurni, gardien d'oies

D’animaux domestiques, ces anatidés sont devenus un gagne-pain pour Ruedi Hurni. Mais le paysan continue à bien les traiter au quotidien, tout comme les oiseaux qui ont rejoint le jars Paul et sa compagne Paula

Au début, il y a eu Paul et Paula. Ruedi Hurni a adopté le jars et sa compagne il y a près de dix ans, comme animaux de compagnie. A la ferme, les volatiles se comportent en chiens de garde, accueillant le visiteur par un cri strident. Ou plutôt une criaillerie, comme on nomme le son émis par l'animal. Ruedi Hurni, 39 ans, couve ses oies du regard, un sourire au coin des lèvres. Dénicher cette bête n'a pas été facile, à l'époque. Il a fallu passer au moins cinq coups de fil, avant de tomber sur l'éleveur zurichois qui lui a confié le bruyant duo.

De 2 à 300 volatiles

Paul et Paula ont immédiatement trouvé leur place dans la petite ferme, perchée à Marbach, sur le massif du Schrattenfluh, dans le canton de Lucerne. Ce sont des oies de Diepholz, une race originaire du nord de l’Allemagne. Une bête tout en rondeurs dotée d’un beau plumage blanc immaculé, d’un bec orange et de pattes rougeâtres. Elle ressemble en tout point aux amis de Nils Holgersson, le petit garçon du conte suédois qui part à l’aventure avec un groupe d’oiseaux sauvages. Cette espèce est connue pour sa robustesse, sa capacité à marcher de longues heures et son instinct maternel: l’oie de Diepholz couve, deux fois par an, jusqu'à 40 œufs.

Lorsque le visiteur arrive chez Ruedi Hurni, à la lisière d'une épaisse forêt de sapins sombres, ce ne sont pas seulement les cris de Paul qu’il entend, mais un véritable concert de cagnardements, gloussements, sifflements. Au fil des années, le couple originel a été rejoint par des dizaines de semblables qui tournoient désormais dans une mare, les Alpes en toile de fond. Mais ce n'est pas tout. Autour de la colonie d'oies caquètent canards de Poméranie, de Barbarie, pintades, poules de Bresse, de Marans, poules soies, amrocks et bien d’autres espèces encore. Aujourd’hui, chez lui, près de 300 volatiles se partagent une grande cabane plantée sur un terrain entouré de barrières.

De la bonne nourriture et la liberté

Soudain, un dindon, sorti de nulle part, se précipite en direction du bois, sous le regard imperturbable de l'éleveur. Sur son passage, il manque de bousculer une nuée de petites cailles qui dévalent le talus en piaillant. Ruedi Hurni, lui, reste de marbre. Il sait bien que ses oiseaux reviennent toujours à la maison. Pourtant, ils n'ont qu'à sauter la barrière: à eux les grands espaces de l’Entlebuch, ce Far West lucernois fait de monts et de collines.

Si vous lui demandez pourquoi elles ne s'échappent pas, le timide Lucernois haussera ses épaules robustes en silence, avec son habituel sourire en coin. Le secret, finit-il par dire après un long silence, c’est de donner aux animaux ce qu’ils veulent: de la bonne nourriture et de la liberté. Les barrières, dit-il, ne sont pas là pour retenir les bêtes, mais pour les protéger des prédateurs. 

Les premières années, le paysan continuait à travailler à l'usine pour boucler ses fins de mois. Mais, sans surveillance, les oiseaux sont à la merci des prédateurs. Le passage d'un renard ou d'un groupe de corbeaux peut laisser jusqu'à 40 cadavres. Ruedi Hurni a fini par lâcher son statut d'employé. Aujourd'hui, il passe le plus clair de son temps auprès de ses oies, ses poules et ses canards, les accompagnant du lever au coucher du soleil. «Ils ne se mettent pas à l'abri avant que la nuit tombe.» Les oiseaux sont devenus pour lui un gagne-pain. Mais le paysan continue à les traiter, au quotidien, comme des compagnons à qui il doit «le respect». 

Des génisses aux volatiles

Le trentenaire n'a pas toujours élevé des volatiles. Il a repris la ferme de son père en 2010 et vivait alors de la production de lait. Ou plutôt subsistait. Dans la région, soit les fermes se spécialisent et grossissent, soit elles disparaissent. Ne souhaitant pas augmenter les cadences, il se savait menacé. Peu après l'arrivée de Paul et de Paula à la ferme, le Lucernois goûte pour la première fois à leurs œufs. Une délicatesse. C’est alors qu’il a l’idée de remplacer ses génisses par ces anatidés. Il développe une curiosité sans fin pour les espèce exotiques et ne cesse d'étendre la famille, des poules araucanas, qui pondent des œufs verts, aux classiques de Bresse.

Une tradition en Allemagne

Le bouche à oreille se répand dans les vallées, puis jusqu'à Lucerne et Zurich. L’éleveur de Marbach livre désormais des œufs et de la volaille à plusieurs restaurants gastronomiques en Suisse alémanique. Le Rössli de Stefan Wiesner dans le village voisin et le Park Hotel de Vitznau figurent parmi ses clients. Ou encore la famille Fiechter. Les trois sœurs, connues à la ronde pour leurs spécialités de volailles, tiennent un stand tous les vendredis au marché de Helvetiaplatz, à Zurich. Au cours des dernières années, Ruedi Hurni a vu la demande des particuliers augmenter de manière exponentielle à l'approche des Fêtes. En Allemagne, l'oie rôtie fait partie de la tradition de Noël au même titre que le sapin décoré. La recette venue du grand voisin s’est popularisée outre-Sarine. L'heure est aux commandes en ligne et aux livraisons d'oies par courrier postal. 

Les animaux de l'éleveur lucernois se nourrissent d'herbe, d’un mélange de céréales et des restes de fruits et légumes invendus d'un maraîcher. Le paysan soigne ses bêtes, pas seulement par souci de leur bien-être, mais aussi parce qu’il sait qu’ainsi leur chair aura un meilleur goût, «plus intense, avec une texture tendre et ferme»: «Ici, elles peuvent se promener à leur guise dans les pâturages. Ça leur fait de l’exercice, elles grandissent lentement et en pleine santé. Je n'ai pas eu besoin d'appeler un seul vétérinaire au cours des dix dernières années», dit-il. Ses oies passent six mois à l’air libre, avant d’être emmenées à l’abattoir, où le paysan les tue lui-même. A titre de comparaison, la durée de vie des poules qui se retrouvent dans les rayons des supermarchés est de trente et un jours.

Aujourd'hui, l'éleveur ne parvient plus à distinguer Paul parmi la colonie d'oies. Quant à Paula, elle s'est fait dévorer par un renard. «A la fin, elles meurent toutes, dit le paysan. Mais avant cela, elles ont eu une belle vie.»

Publicité
Publicité

La dernière vidéo société

Alain Petitmermet: «J'ai vu cinq fois des gens passer sous ma locomotive»

Le mécanicien de locomotive a vécu en vingt ans de carrière entre cinq et six suicides. Il a dû abandonner le métier durant plusieurs années, avant d'y revenir avec une foi chrétienne grandissante, au point de vouloir y consacrer un livre

Alain Petitmermet: «J'ai vu cinq fois des gens passer sous ma locomotive»

n/a