Paris attend de pouvoir enterrer ses morts. Alors pour l'instant, elle les conserve au frais. Sur le site de l'immense Marché international de Rungis, on trouve la halle aux poissons, la halle aux légumes… et la halle aux morts. Un hangar alimentaire de 4000 m2, réfrigéré à 5 °C, a été réquisitionné par la préfecture de police du Val-de-Marne. L'entrepôt accueille le trop-plein des dépouilles de Paris et d'Ile-de-France: depuis vendredi, 96 corps ont été transférés en attendant leur sépulture. «L'Institut médico-légal accueille 650 corps pour une capacité de 450; les morgues des hôpitaux et les salons funéraires fonctionnent à 130% de leurs capacités, et Paris ne compte qu'une seule chambre funéraire de 30 places. En tout, on enregistre pour l'instant 500 dépouilles en attente d'entrer dans les morgues sur toute l'Ile-de-France», explique Bernard Mazeyrie, directeur des Pompes funèbres générales (PFG) de Paris.

Ce dimanche matin, Rungis est complètement désert. Des centaines de camions frigorifiques sont stationnés devant les hangars. Jacques, le chauffeur du bus qui mène au Marché international, parle avec deux passagers, il est scandalisé: «Vous voyez où on met nos morts? On n'a qu'à les mettre dans une fosse commune, tant qu'on y est! Et je parie que les familles ne sont même pas dispensées du péage de Rungis.» De l'autre côté de la route nationale, quelques entrepôts sont à l'écart. Le long d'une voie ferrée, l'un d'eux est barré par une dizaine de CRS, qui bouclent le périmètre. C'est là que défile le ballet des ambulanciers. Une fourgonnette sombre arrive tous les quarts d'heure, passe le barrage, et ressort dix minutes plus tard. Le corps est déposé sur une civière au bureau d'accueil, qui inscrit le défunt sur un registre, de façon chronologique. Là, on vérifie son identité grâce à un bracelet, puis on inscrit ses nom et numéro sur une housse. Une fois emballé, le corps est déposé sur un lit de camp: 500 ont été fournis par la préfecture de police.

Personne, à part les employés des pompes funèbres, ne peut pénétrer dans la plus grande morgue de France. Morgue de fortune. Un couple s'avance pourtant près des barrières, un carton siglé PFG à la main. Ils ont tourné en rond durant un long moment avant de trouver le hangar. Ici, tout se ressemble. «Nous savons que nous ne pouvons pas entrer, alors nous avons demandé aux CRS qu'ils appellent un employé. Nous apportons des vêtements pour la mise en bière de ma tante», raconte Jacqueline. Rien n'est encore prêt pour accueillir les proches. «Nous sommes seulement en train d'aménager des salons individuels, et certains corps sont encore visibles, donc personne ne peut entrer», raconte un des sept employés des pompes funèbres qui travaillent sur place, 24 heures sur 24.

L'effectif sera multiplié par quatre au moment des enterrements, et 25% du personnel francilien a dû rentrer de vacances. Chaque famille ne sera admise à pénétrer sur le site qu'au moment du départ du corps. «Nous mettons tout en œuvre pour reproduire un véritable funérarium, avec des salons privés et un accueil individuel. Nous ne voulons pas d'une chapelle ardente où la famille se retrouve devant une rangée de 50 corps, comme durant les catastrophes. Nous voulons dédramatiser la situation», explique Bernard Mazeyrie.

Face à l'incongruité du lieu, celui-ci répond que la morgue a été installée à l'écart du trafic des camions de Rungis. Selon Bernard Mazeyrie, les familles dont le défunt a été transféré sur le marché ne protestent pas: «Elles sont plutôt soulagées. Vous savez, mercredi, on ne savait pas où on allait mettre tous ces corps, et on ignorait combien de temps encore durerait la canicule. Certains proches ont attendu plus de dix heures avant qu'on ne puisse transférer la dépouille dans une morgue», poursuit-il, et c'est déjà assez terrible psychologiquement comme ça, alors avec la canicule en plus…» Quant aux cercueils zingués des «disparus restés à domicile», ils ont été également transférés à Rungis, dans une partie non réfrigérée du hangar. Pour le directeur des PFG parisiennes, «la situation est sous contrôle, nous avons vu grand. L'entrepôt a une capacité de 2000 places, mais nous avions tablé sur 700. Finalement, il ne devrait y avoir que 150 corps, grâce à la chute des températures. Et d'ici 15 jours, la situation reviendra à la normale, nous n'aurons plus besoin de cette morgue.» La vie reprendra alors sa place sur le marché.