C'est un nouveau pas important en direction du judaïsme que vient d'accomplir l'Eglise catholique en publiant dans la plus grande discrétion un texte intitulé «Le peuple juif et ses Saintes Ecritures dans la Bible chrétienne»*. Réalisé par la Commission biblique pontificale, dont le cardinal Joseph Ratzinger est le président, ce document analyse la vision du peuple juif et de ses textes sacrés d'un point de vue chrétien. Il représente une nouvelle contribution à l'approfondissement des relations entre christianisme et judaïsme. Il s'inscrit dans l'effort de réflexion et de recherche qui a déjà été accompli dans ce sens par l'Eglise catholique. Un effort rendu nécessaire par la tragédie de la Shoah, qui a posé de redoutables questions aux chrétiens, notamment celle de leur éventuelle responsabilité dans ce drame, et qui a incité les Eglises à repenser complètement leurs rapports au judaïsme.

Dans la préface de ce document de plus de 200 pages, le cardinal Ratzinger s'interroge: «Les chrétiens peuvent-ils, après tout ce qui est arrivé, avoir encore tranquillement la prétention d'être les héritiers légitimes de la Bible d'Israël? Ont-ils le droit de continuer à proposer une interprétation chrétienne de cette Bible ou ne doivent-ils pas plutôt renoncer avec respect et humilité à une prétention qui, à la lumière de ce qui est arrivé, doit apparaître comme une usurpation? […] La façon dont le Nouveau Testament lui-même présente les Juifs et le peuple juif n'a-t-elle pas contribué à créer une hostilité contre le peuple juif, qui a fourni un appui à l'idéologie de ceux qui voulaient anéantir Israël?» Telles sont les questions difficiles sur lesquelles s'est penchée la Commission biblique pontificale.

Ce travail a ceci de bon qu'il coupe la racine de certaines ambiguïtés. La Commission juge ainsi globalement positif le regard que le Nouveau Testament pose sur les Juifs: «Un antijudaïsme véritable, c'est-à-dire une attitude de mépris, d'hostilité et de persécution contre les Juifs en tant que Juifs, n'existe en aucun texte du Nouveau Testament et est incompatible avec l'enseignement du Nouveau Testament». Cependant, la Commission admet que «plusieurs de ces passages sont susceptibles de servir de prétexte à l'antijudaïsme et qu'ils ont effectivement été utilisés en ce sens. Pour éviter ce genre de dérapages, on doit observer que les textes polémiques du Nouveau Testament, même ceux qui s'expriment en termes généralisants, restent toujours liés à un contexte historique concret et ne veulent jamais s'en prendre aux Juifs de tous les temps et de tous les lieux pour le seul fait qu'ils sont Juifs.» Certains textes du Nouveau Testament contiennent effectivement des reproches adressés directement aux Juifs, mais ils concernent uniquement certaines catégories de la population, notamment les chefs religieux de l'époque. De plus, ces reproches relèvent d'un genre littéraire particulier, que l'on retrouve dans l'Ancien Testament, notamment lorsque les prophètes invectivent Israël pour son manque de fidélité à l'égard de la Loi divine. Ainsi, «les reproches adressés aux Juifs ne sont pas plus fréquents ni plus virulents que les accusations exprimées contre les Juifs dans la Loi et les Prophètes.»

La Commission reconnaît également l'extrême importance des Saintes Ecritures juives, qui «constituent une partie essentielle de la Bible chrétienne» sous la forme de l'Ancien Testament, et insiste sur l'interdépendance des deux Testaments. «Sans l'Ancien Testament, affirme la Commission, le Nouveau Testament serait un livre indéchiffrable, une plante privée de ses racines et destinée à se dessécher. Le Nouveau Testament reconnaît l'autorité divine des Saintes Ecritures du peuple juif et prend appui sur cette autorité.» Ancien Testament et Nouveau Testament sont inséparables, et le Nouveau ne se comprend qu'à la lumière de l'Ancien. La rupture qui a eu lieu entre Juifs et chrétiens apparaît donc intolérable: «Dans le passé, entre le peuple juif et l'Eglise du Christ Jésus, la rupture a pu parfois sembler complète, à certaines époques et dans certains lieux. A la lumière des Ecritures, on voit que cela n'aurait jamais dû arriver. Car une rupture complète entre l'Eglise et la Synagogue est en contradiction avec l'Ecriture Sainte.»

La Commission ne nie toutefois pas la discontinuité introduite entre les deux parties de la Bible par la notion d'accomplissement. La foi chrétienne reconnaît en effet dans le Christ l'accomplissement des Ecritures et des attentes d'Israël, «mais elle ne comprend pas l'accomplissement comme la simple réalisation de ce qui était écrit». «On aurait tort de considérer les prophéties de l'Ancien Testament comme des sortes de photographies anticipées d'événements futurs», poursuit la Commission. Une telle vision «a contribué à rendre plus sévère le jugement des chrétiens sur les Juifs et sur leur lecture de l'Ancien Testament: plus on trouve évidente la référence au Christ dans les textes vétérotestamentaires et plus on estime inexcusable et obstinée l'incrédulité des Juifs». La notion d'accomplissement a notamment poussé les chrétiens à considérer l'attente messianique des Juifs comme caduque. La Commission s'inscrit en faux contre une telle constatation: «L'attente juive messianique n'est pas vaine.» Mieux: «Elle peut devenir pour nous chrétiens un puissant stimulant à maintenir vivante la dimension eschatologique de notre foi.»

La conséquence de cette analyse? «Lire l'Ancien Testament en chrétien ne signifie donc pas vouloir y trouver partout des références directes à Jésus et aux réalités chrétiennes», écrit la Commission, qui rappelle que «les prophéties messianiques ont eu une valeur et une signification immédiates pour les contemporains». La perception chrétienne étant rétrospective, «on ne doit pas dire que le Juif ne voit pas ce qui était annoncé dans les textes, mais que le chrétien, à la lumière du Christ et dans l'Esprit, découvre dans les textes un surplus de sens qui y était caché». La Commission approuve ainsi la lecture juive de la Bible. Si les chrétiens ne doivent pas lire la Bible comme les Juifs, et si l'interprétation qu'ils en font est légitime, ils doivent en revanche «admettre que la lecture juive de la Bible est une lecture possible», et «peuvent apprendre beaucoup de l'exégèse juive pratiquée depuis plus de deux mille ans».

Le patrimoine commun qui unit Juifs et chrétiens implique donc que le dialogue reste possible, conclut le document. Il est même nécessaire pour éliminer les préjugés et les incompréhensions d'un côté comme de l'autre.

* Commission biblique pontificale, «Le peuple juif et ses Saintes Ecritures dans la Bible chrétienne», Cerf, 216 p.