«Quand je vois des gens mourir de froid dans leur appartement, je me dis qu'il faut punir les coupables, les enfermer par exemple dans des réfrigérateurs, qu'ils sachent ce que ça veut dire, vivre sans chauffage.» Ces paroles de l'actrice Natalia Arinbassarova montrent que si la Russie grelotte, elle s'échauffe néanmoins à discuter d'une catastrophe qui ne doit pas tout aux revers de la météo. Les 280 personnes mortes gelées rien qu'à Moscou depuis le début de l'hiver sont certes pour la plupart des sans-abri finissant, faute de locaux, par crever d'hypothermie sur les trottoirs, mais les «avec-abri» subissent aussi de plein fouet ces frimas soi-disant inhabituels. Plus de 25 000 personnes dans 20 agglomérations de 13 régions se trouvent en effet privées de chauffage, certaines dans des lieux frôlant les – 50°C. La faute à des installations en piteux état qui cèdent sous la pression du gel ou l'abondance des chutes de neige.

De retour de ses vacances de ski dans l'Oural, Poutine est monté en première ligne, mais surtout pour tancer les administrations régionales. Dans une conversation téléphonique avec Serguei Katanandov, le président de la Karélie, une région particulièrement touchée le long de la frontière finlandaise – 5000 personnes sans chauffage et 55 ayant perdu une main ou un pied à cause du gel – Poutine s'est exclamé: «Une aide de 50 millions de roubles (1,6 million de dollars)? Vous n'y allez pas de mainmorte! On vous aidera, mais vous auriez dû prévoir de telles températures, vous êtes une région nordique après tout.» Au maître du Kremlin, Katanandov a expliqué les coupures de chauffage par les célébrations du Nouvel An: «Un peu d'inattention due aux festivités et c'est arrivé.» A savoir une coupure accidentelle d'électricité 5 minutes avant minuit le 31 décembre, par une température de – 45°C, l'eau gelant alors dans les conduites et les faisant éclater. Coupure également dans la région de Novgorod entre Saint-Pétersbourg et Moscou où les hôpitaux ne disposent que de bouillottes pour réchauffer les nouveau-nés. Pourtant, selon les météorologues, cet hiver n'a rien de particulier pour la Russie et ils sont de plus en plus nombreux à dédouaner le bonhomme hiver, rappelant que «rien n'a été investi dans la rénovation des installations de chauffage central depuis la perestroïka» ou, comme le dit Pavel Mavrodi, maire adjoint de Tikhvine, une ville privée de chauffage près de Saint-Pétersbourg, «nos malheurs ne viennent pas des tuyaux, mais de la politique». Les administrations locales réclament du pouvoir central soit des budgets supplémentaires, soit le droit de facturer à son prix réel une énergie que les Russes continuent de payer très bon marché. Et le quotidien Izvestia rappelle «qu'aucun des fonctionnaires responsables l'hiver dernier de ce même genre de coupures de chauffage n'a été poursuivi ni démis de ses fonctions». A chaque échelon on se renvoie la balle. Au maire d'Ekaterinbourg, qui justifie les pannes en expliquant qu'il faudrait «Vingt ans pour changer tous les tuyaux défectueux», le gouverneur de la région rétorque que «ce ne sont pas les tuyaux qu'il faut changer, mais les maires». En attendant, pour parer au plus pressé, le gouvernement envoie à la rescousse les soldats de l'armée, qui se gèlent eux-mêmes dans des casernes délabrées aux chauffages défectueux.

Face à cette situation, les locataires frigorifiés essaient bien de réagir comme à Saratov où ils promettent de «saboter les élections et de bloquer les trains venant de Moscou». Une pensionnaire de Koursk a même réussi à se faire attribuer par un tribunal une compensation de 12 000 roubles – 600 francs – pour tort moral et matériel après que des coupures de chauffage dans son appartement ces trois derniers hivers ont sérieusement endommagé sa santé. Outre le fait de vivre 24 heures sur 24 emmitouflés dans de gros manteaux et étendus sous plusieurs couches de couvertures, au milieu de radiateurs, de robinets et de W.-C. gelés, certains locataires, comme c'est arrivé à Saint-Pétersbourg, ont vu leur appartement dévasté en un clin d'œil par un flux d'eau… bouillante à la suite de rupture de conduite. Et puis le froid est aussi un multiplicateur de malheur, comme pour ce banlieusard moscovite victime d'un cambriolage et qui a été ligoté par les malfrats puis enfermé dans son garage. On l'a retrouvé quelques jours plus tard, sans une égratignure, mais mort de froid.