Quatre mois après l'entrée en vigueur d'une loi anti-alcool frelaté, le nombre de Russes mourant par empoisonnement à la vodka a soudainement augmenté. Le mal n'est pas nouveau. Chaque année, 42000 personnes décèdent des suites de la consommation d'alcool contrefait. Un bilan trois fois plus lourd que celui de la guerre en Afghanistan. Mais, ces dernières semaines, la situation s'est détériorée. Selon Novaya Gazeta, l'un des rares journaux critiques des autorités, plus de 4700 victimes ont été hospitalisées et 275 sont mortes.

Loin de la vitrine civilisée qu'est devenue Moscou, plusieurs villes de province ont déclaré l'état d'urgence. Dans la région de Pskov, au nord-ouest du pays, une forme d'hépatite toxique a touché plus de 400 personnes en trois semaines. Quinze sont mortes. La région d'Irkoutsk, en Sibérie, a enregistré 19 décès. Des exemples parmi d'autres. Certains hôpitaux disent manquer de lits. Et les autorités ont promis un renforcement des mesures.

Mais, paradoxalement, cette aggravation serait en partie la conséquence d'une nouvelle loi qui visait à lutter contre la contrefaçon. Depuis juillet, cette réforme impose de faire passer toute transaction d'alcool par un service informatique qui identifie chaque bouteille et la provenance de son contenu. Vodkas russes et vins étrangers doivent porter de nouvelles étiquettes. Menée dans la confusion, la réglementation a cependant contraint les commerçants à vider leurs rayons: les étiquettes étaient en nombre insuffisant, les producteurs pas prêts et les distributeurs mal informés. Du coup, victimes de cette incompétence généralisée, les clients se sont retrouvés cet été face à des étals presque vides.

Liquide de frein et eau de Cologne

Depuis, progressivement, les rayons se sont remplis à nouveau. Mais l'absence d'approvisionnement a favorisé les trafics parallèles et les consommations dangereuses. Certains ont remplacé la vodka par des antiseptiques. D'autres ont allongé avec de l'eau de Cologne, du liquide de frein ou divers produits. Revenue dans les magasins, la vodka est néanmoins devenue plus chère à cause de coûts plus élevés dus à la réforme. D'où la tentation d'acheter des produits différents, meilleur marché.

Ces dérives ne concernent pas les Russes aisés qui ont les moyens de s'offrir du véritable alcool. Mais une large partie du pays reste pauvre, l'écart entre les salaires les plus élevés et les plus faibles venant même de battre un record. A Pskov, par exemple, la plupart des personnes empoisonnées sont des SDF. Et la majorité des morts pour hépatite sont enregistrés à la campagne ou dans les petites villes. Loin du boom de l'économie.