Depuis une quinzaine d'années, une équipe de chercheurs basée à l'Université de Lausanne étudie les procès en sorcellerie intentés dans le pays de Vaud au XVe siècle et au début du XVIe. Elle vient de terminer leur publication, et, récemment, elle s'est attelée aux procès valaisans. Ces recherches confirment l'hypothèse que l'imaginaire du sabbat des sorciers et des sorcières est né dans une aire géographique précise, l'arc alpin, comprenant le val d'Aoste, le territoire de Berne, le diocèse de Lausanne, le Valais et le Dauphiné. Une géographie remarquablement homogène, qui ne peut plus être considérée comme une coïncidence. Interview avec le directeur de ces recherches, le médiéviste italien Agostino Paravicini Bagliani, professeur à la Faculté des Lettres.

Le Temps: L'imaginaire du sabbat des sorciers et des sorcières, à savoir la croyance à l'existence d'une secte organisée avec des pratiques spécifiques et dont le chef est le diable, apparaît dans la première moitié du XVe siècle. Comment expliquer sa genèse?

Agostino Paravicini Bagliani: Le fantasme du sabbat s'est mis en place en une décennie, plus précisément entre 1428, date à laquelle paraît le premier traité sur la question, et la fin des années 1430. En tout, cinq textes rendent compte de l'émergence de cette nouvelle croyance. Ils ont été publiés pour la première fois dans leur intégralité en 1999 par les Cahiers lausannois d'histoire médiévale*, dont je suis l'éditeur. Bien que l'on ait affaire à cinq visions différentes du sabbat, un élément est présent dans tous les textes: la croyance à une secte adoratrice du diable et pratiquant des rites odieux. C'est un élément nouveau. En effet, la persécution de sorciers est déjà attestée un siècle plus tôt, mais on n'imaginait pas alors leur regroupement en une secte organisée. Au XIVe siècle, les procès en sorcellerie s'attaquaient à des individus que l'on croyait dotés de pouvoirs guérisseurs ou maléfiques, mais ils ne contenaient pas une démonologie aussi élaborée que ceux du XVe. Le premier procès en sorcellerie comportant la notion de secte et reproduisant de manière complète la notion du sabbat des sorciers date, lui, de 1438. Il implique un jeune homme originaire d'Epesses, dans le canton de Vaud.

Au XVe siècle, le sorcier est décrit comme un hérétique qui a rejoint une secte adorant le diable, a abjuré sa foi et complote contre la chrétienté. Nous pensons donc que l'imaginaire du sabbat provient de deux grandes notions qui ont refait surface et se sont transférées sur un nouveau groupe social dangereux. La première est celle de l'hérésie: les hérétiques sont en effet perçus comme un groupe dissident et organisé. La seconde est celle de la synagogue, un terme utilisé dans les textes pour définir la secte des sorciers: il fait référence à la théorie du complot des juifs contre la chrétienté, élaborée au XIVe siècle. Or, au XVe siècle, on observe une recrudescence de l'anti-judaïsme. La sorcellerie se présente donc comme une nouvelle hérésie intégrant le concept du complot.

– Comment expliquer l'apparition de l'imaginaire du sabbat dans les Alpes occidentales?

– Les vallées et les montagnes sont des lieux inquiétants, propices à la naissance d'une telle croyance. Les premières chasses aux sorciers ont eu lieu dans les vallées de l'arc alpin. Celles-ci ont été considérées comme les derniers refuges des hérétiques, notamment des Vaudois, disciples de Valdo. Au XVe siècle, les sorciers sont aussi appelés «les Vaudois modernes» dans les textes, ce qui suggère une certaine confusion entre l'hérésie vaudoise et la sorcellerie. Ces vallées alpines subissent également des transformations politiques et économiques importantes, favorables aux tensions.

– Quel(s) but(s) sert cet imaginaire?

– Le concept de sabbat sert à reprendre en main la chrétienté pour la contrôler. Il fournit de nouvelles possibilités d'accuser une personne sur le plan judiciaire afin de l'éliminer. Car même si on ne brûle pas sur le bûcher, on ne sort jamais indemne d'un procès en sorcellerie. Il suffit d'une accusation, même infondée, pour que tout bascule. Tout individu est potentiellement un allié du diable et l'ennemi de la chrétienté. C'est ce qui a permis au concept de sabbat de traverser les siècles et de persister sous la Réforme.

– Qui sont les sorciers?

– Le concept de sorcier est évidemment un pur fantasme qui ne correspond à aucune réalité. Les gens accusés de sorcellerie ne sont en tout cas pas des marginaux. Ce sont des chrétiens qui ont souvent des biens et une certaine situation dans la société, mais qui ont été affaiblis, par la perte d'un parent par exemple. Des brouilles de famille, des conflits avec le voisinage, des morts ou des phénomènes inexpliqués se trouvent généralement à l'origine d'une accusation de sorcellerie, qui sert d'exutoire.

– Quels sont les actes qui définissent la sorcellerie?

– Les membres sont censés faire allégeance au diable et renier leur foi. Le rituel d'entrée dans la secte prévoit des rites sexuels, notamment l'accouplement avec le diable. Les sorciers sont en outre soupçonnés de tuer les enfants et de les manger, et d'accomplir des maléfices nuisibles à la chrétienté.

– Au début, on trouve des sorciers et des sorcières dans les procès. Puis on observe une féminisation de la sorcellerie vers la fin du XVe siècle. Pourquoi?

– En effet, au début, tout le monde peut être ennemi de la chrétienté, les hommes comme les femmes. Mais, dans les procès, l'interrogatoire varie en fonction du sexe de la personne. Ainsi, lorsqu'il s'agit d'une femme, les questions tournent généralement autour de la sexualité. Par ailleurs, le XVe siècle est un siècle très misogyne. Des livres comme le Roman de la rose, qui paraît au tout début du XVe siècle, véhiculent l'idée que la femme est un être faible et séducteur doté de pouvoirs maléfiques. Un des cinq textes sur lesquels nous avons travaillé, celui du chanoine de Lausanne Martin Le Franc, opère déjà une féminisation radicale de la sorcellerie en introduisant la misogynie dans le discours démonologique.

* L'imaginaire du sabbat. Edition critique des textes les plus anciens, réunis par Martine Ostorero, Agostino Paravicini Bagliani, Kathrin Utz Tremp et Catherine Chène, Cahiers lausannois d'histoire médiévale, 1999.