La saga mensongère du stagiaire non payé de l’ONU

Buzz David Hyde, le Néo-Zélandais contraint de dormir sous tente à Genève, avait orchestréla médiatisationde son histoire

Pris au piège de ses mensonges, celuiqui se rêvait lanceur d’alerte a perdu le contrôle. Récit

Il a une gueule d’ange, un regard profond et déterminé, une histoire devant laquelle passants et médias n’ont pas résisté: David Hyde, stagiaire non payé à l’ONU à Genève, contraint de dormir sous tente pour toucher son rêve. Inconnu il y a une semaine, le jeune Néo-Zélandais a nourri, pendant quelques jours, les grands journaux et télévisions de ce monde, New York Times, Washington Post, BBC, The Guardian, France TV, Le Figaro, une liste non exhaustive. Tous ont cru tenir la bonne histoire. Et le beau gosse de poser complaisamment devant sa toile bleue au bord du lac, son badge de l’ONU sur la poitrine, laissant ­traîner comme une lassitude sous sa mine opiniâtre. Sauf que. Sauf que David Hyde a prémédité et orchestré la médiatisation de son histoire. Voici comment.

A 22 ans, le jeune homme rêve d’une carrière à l’international. Alors qu’il cherche à obtenir un stage à Genève, lui vient alors une idée en échangeant avec sa petite amie, une Suissesse alémanique aux ambitions similaires: «Je prendrais un stage non rémunéré et ferais le travail. Mais dans le même temps, nous allions travailler pour sensibiliser sur la question et faire un documentaire sur le sujet», raconte-t-il dans une tribune parue hier dans le magazine en ligne The Intercept, celui-là même qui a publié les révélations d’Edward Snowden, le célèbre lanceur d’alerte. Pâle reflet de ce dernier, David Hyde y fait un évasif mea culpa tout en insistant sur sa motivation de dénoncer un «système hypocrite, une politique de stages non payés qui semblait contredire clairement les valeurs que l’ONU prétend défendre».

Pour mener à bien son entreprise de dénonciation, il va commencer par mentir à son futur employeur: «J’étais accepté pour un stage, mais ce n’était pas basé sur des termes honnêtes, avoue-t-il dans The Intercept. Quand on m’a interviewé pour le poste, on m’a clairement posé la question de savoir si j’étais capable de financer intégralement mon séjour de six mois à Genève. J’ai répondu oui, mais mon compte bancaire, lui, disait non.» En toute connaissance de cause, il signe le contrat et s’installe au bord du lac, sous sa tente. Un bon début pour ce mystérieux documentaire, sur lequel il entretient le flou.

Ce que l’on sait en revanche, c’est qu’un e-mail anonyme va parvenir à plusieurs rédactions romandes, les prévenant de cet étrange hôte des rives. «Oui, j’ai orga­nisé la média­ti­sa­tion afin que les médias traitent cette question», avoue David Hyde dans une interview, la seule qu’il ait accordée, après d’âpres négociations, à Jet d’Encre – Tribune indépendante pour une pensée plurielle. Car, entre-temps, le mensonge est dévoilé par RTS Info. «Mais aurais-je pu ima­gi­ner ou pré­voir la réac­tion média­tique qui s’en est sui­vie? Abso­lu­ment pas», poursuit-il.

Sur ce point au moins, on peut le croire. A la suite du premier article paru dans la Tribune de Genève et relatant son triste sort, des habitants se mobilisent pour lui venir en aide. Bientôt, la presse mondiale le sollicite. «Cette histoire ressemble à celle du lion Cecil, analyse Olivier Glassey, sociologue des médias à l’Université de Lausanne (UNIL). Tout à coup, des gens se retrouvent dans l’œil du cyclone. C’est la conséquence d’une course pour la prime à l’originalité, qui favorise l’émergence de phénomènes médiatiques éphémères mais dont l’obsolescence est planifiée.»

Manifestement apeuré par l’ampleur du tapage, David Hyde démissionne de l’ONU en convoquant une conférence de presse, puis fait le mort. Il prétend aux journalistes qui le sollicitent ne pas avoir de téléphone, ne communique que par courriel, et par intermittence, négocie âprement des interviews qu’il ne donne pas. Car la mise en scène qu’il croyait avoir établie lui échappe, la narration ne lui appartient plus. Il admet un peu, provoque, esquive, joue la sincérité tout en entretenant la confusion, comme sur ce fameux documentaire qu’il avait à l’idée. Le redresseur de torts se retrouve piégé. «Nous évoluons dans un univers où la compétition est énorme pour attirer l’attention, explique Olivier Glassey. Ceux qui veulent dénoncer une situation, comme les lanceurs d’alerte, prennent un gros risque, celui de l’exposition.»

A cette heure, l’espoir que devait avoir le Néo-Zélandais d’un discours médiatique contrôlé a sombré. «Que va-t-il rester de sa réputation?» interroge le sociologue. «Pour n’avoir pas mesuré l’intérêt médiatique suscité par son histoire, son nom pourrait rester associé à une image négative. Il y a un prix à payer pour incarner une information. Edward Snowden ou Julian Assange le savent bien, l’un exilé en Russie, l’autre enfermé dans une ambassade. Mais Snowden avait un minimum de garanties. Quand David Hyde, à son très modeste niveau, semble avoir agi en solo et sans la protection d’une organisation.» Sans compter que son histoire pourrait aussi desservir la cause qu’il a voulu défendre. Certes, les stagiaires non payés ont commencé à dénoncer leurs conditions de travail à la faveur de l’affaire. Mais la saga de David Hyde va-t-elle améliorer leur futur? Rien n’est moins sûr. «N’est pas emblématique qui veut», conclut Olivier Glassey.

Si la carrière de David Hyde paraît compromise à l’ONU, peut-être pourra-t-il faire valoir son expérience malheureuse dans la gestion de crise. Un stage cher payé.

«Oui, j’ai orga­nisé la média­ti­sa­tion afin que les médias traitent cette question»