Après l'engouement suscité par le personnage de Jésus ces dernières années, c'est au tour de l'apôtre Paul de descendre dans l'arène publique. Les chercheurs manifestent un intérêt croissant pour ce juif né à Tarse, en Turquie. Mais, contrairement à l'homme de Nazareth, il est précédé d'une fort mauvaise réputation. Esprit moraliste et doctrinaire, misogyne, emporté, on le considère comme l'enfant terrible du christianisme. Pourtant, «sans lui, la chrétienté serait restée une secte obscure», affirme Daniel Marguerat, professeur du Nouveau Testament à l'Université de Lausanne, qui consacre à Paul un cours public* en six volets au Palais de Rumine. Histoire de mettre en pièces les préjugés les plus tenaces et de faire comprendre tout ce que les chrétiens doivent à cet apôtre qui n'a jamais rencontré Jésus de son vivant. Premier rendez-vous mercredi 14 avril.

«Il faut absolument lire Paul pour ressaisir ce qu'est l'identité chrétienne. Mais notre compréhension est complètement encombrée par des siècles de déformation. Il est urgent de pouvoir dire l'actualité de Paul, et de montrer qu'il a donné au christianisme un universalisme qui accueille l'homme indépendamment de ses appartenances, de ses qualités et de ses performances. On ne trouve pas l'équivalent d'un tel universalisme pluraliste dans l'Antiquité. Dans une société de plus en plus axée sur la performance, Paul nous apporte un message capital.» Voilà de bonnes raisons pour s'intéresser à nouveau à ce mal-aimé.

Car Paul est, sinon le véritable fondateur du christianisme, du moins son infatigable ambassadeur. «Avec lui, cette religion trouve son envergure mondiale», affirme Daniel Marguerat. Paul ne s'est pas borné à transmettre fidèlement le message de Jésus: il l'a reformulé, lui a donné son empreinte ainsi qu'une dimension théorique universelle. Et il a coupé le cordon ombilical du christianisme naissant avec le judaïsme. En effet, les premiers chrétiens de Jérusalem, qui avaient pour chef Jacques, «le frère du Seigneur», s'appliquaient à vivre en parfaits pratiquants juifs. Ils voulaient montrer aux juifs que le message de Jésus n'était pas incompatible avec le respect de la Loi. Mais Paul opère une rupture fondamentale en refusant d'imposer la circoncision et d'autres pratiques rituelles, comme l'obligation de manger casher, aux païens qui veulent se convertir. Désormais, «croire au Christ exclut la Loi», explique Daniel Marguerat. La circoncision marque l'alliance d'un seul peuple avec Dieu. Paul annonce que ce temps d'exclusivité est révolu, et que la grâce de Dieu touche tous les hommes.

La prédication de Paul est d'autant plus étonnante que l'homme de Tarse était un pharisien appliqué à défendre le judaïsme et à persécuter les chrétiens. «Il ravageait l'Eglise», apprend-on dans les Actes des apôtres. Mais, un jour, sur le chemin de Damas, alors qu'il avait l'intention de faire la chasse aux chrétiens dans cette ville, il tomba à terre, et entendit Jésus lui demander pourquoi il le persécutait. Paul, qui s'appelait encore Saul à ce moment, sortit bouleversé de cette expérience. Peu après, il commença à prêcher l'Evangile avec la même ardeur qu'il avait mise à le faire taire. Que s'est-il passé? «C'est un événement de type mystique sur lequel on n'arrivera pas à mettre la main, un point aveugle», explique Daniel Marguerat.

Cette ardeur, son caractère emporté lui ont valu de nombreux ennemis. Il a longtemps été considéré, et il l'est encore aujourd'hui, comme un misogyne. Pourtant, Daniel Marguerat n'hésite pas à dire que «Paul avait un caractère progressiste et subversif.» Mais il a été victime d'une lecture patriarcale qui s'est prolongée pendant vingt siècles. Bien sûr, il était homme de son époque et de sa société. Bien sûr, il a écrit aux Corinthiens que la femme était la gloire de l'homme, qu'elle a été créée pour lui, tandis que l'homme était la gloire de Dieu. Bien sûr, il a proclamé que les femmes devaient se taire dans les assemblées et se tenir dans la soumission. Cependant, il n'hésite pas à dire aux Corinthiens auxquels il rend visite, et c'est une révolution pour l'époque, que «de même que la femme a été tirée de l'homme, ainsi l'homme naît par la femme, et tout vient de Dieu». «Il est important de mesurer l'écart entre ce que dit Paul, et la société patriarcale de son temps, souligne Daniel Marguerat. Lorsque Paul écrit que les femmes doivent se taire dans les assemblées, il n'imagine en aucune façon que cette phrase doit régler leur comportement en toutes circonstances. Il intervient pour régler un problème ponctuel à Corinthe, qui était celui de l'indiscipline pendant les cultes. Paul n'a jamais mis en doute l'autorité des femmes qui prophétisaient. Il a même créé des communautés mixtes où hommes et femmes avaient des droits égaux.»

* «Paul de Tarse, un homme aux prises avec Dieu». Six conférences de Daniel Marguerat, Aula du Palais de Rumine, Lausanne. Les mercredis 14, 21 et 28 avril, 5, 19 et 26 mai, à 18 h 30.