Il est à peine 5h et David Bened, pêcheur à Locum (Haute-Savoie), vogue déjà sur le lac. C’est tous les jours ainsi. Sa zone de pêche s’étend de Meillerie à Saint-Gingolph. A deux kilomètres de la rive, il jette ses filets. Cela fait quatorze ans qu’il travaille sur le Léman et approvisionne les restaurateurs du coin en gardons, truites, perches, ombles, féras, etc.

Solitude rompue sitôt qu’il repose le pied à terre, vers 10h. Un homme l’attend sur le ponton, un jerrican à la main. Ils se connaissent, ont appris à s’apprécier. Tous deux éprouvent une passion pour le poisson. Le premier pour sa chair, le second pour ses écailles. Il s’appelle Jean-Loïc Selo, est d’origine bretonne, vit à Saint-Gingolph côté suisse (les habitants ne vont pas apprécier: selon eux, la commune que la frontière scinde à hauteur de la rivière de la Morge n’en forme qu’une). Ce Jean-Loïc s’est lancé depuis 2018 dans la fabrication de bijoux à partir de perles du lac. Pour être plus exact, il a relancé cette activité qui a connu ses heures de gloire entre 1920 et 1970. On y reviendra.

Quatre à cinq perles par poisson

Il sourit: «Des gens pensent que l’on plonge dans le lac pour y cueillir des perles, ce n’est pas tout à fait cela et c’est surtout plus complexe.» Dans la cabane du pêcheur, nous avons le privilège d’assister à un rituel: l’écaillage de la féra afin de récupérer la matière première de la perle, à savoir la nacre. «Je dépigmente l’écaille afin que la nacre coule à grands coups d’eau et puis je filtre», commente David Bened. Un peu comme un chercheur d’or avec son tamis. Ce matin-là, une trentaine de féras ont été prises dans les filets. Dix litres de nacre environ, bon butin.

Lire aussi: «Saint-Gingolph est un emblème de solidarité transfrontalière»

Combien de perles avec ce contenu? «Je ne calcule pas ainsi, parce que c’est aléatoire. Disons qu’un poisson donne quatre à cinq perles», répond Jean-Loïc. Le bijoutier privilégie cette espèce de salmonidés «parce que c’est un poisson qui sent bon, qui est facile à préparer et surtout parce que la nacre est blanche et brillante». Jadis, celle-ci provenait des écailles d’ablettes, poissons blancs appelés aussi «sardines du lac». David Bened offre à Jean-Loïc Selo le précieux liquide. Cadeau, donc. «C’est écolo, car du coup j’ai encore moins de rejet. Les déchets comme les entrailles, je les donne à un éleveur de porcs et aux goélands qui suivent mon bateau. Désormais, même les écailles sont recyclées», se félicite le pêcheur.

Ecolo aussi Jean-Loïc qui monte sur sa trottinette électrique et s’élance sur la ViaRhôna, piste cyclable en construction mais qui, deux kilomètres plus loin, rallie déjà Saint-Gingolph. Pas de souci à la frontière. Les douaniers connaissent le passeur de nacre. Aucun soupçon de contrebande: personne n’a encore pu répondre à la question de savoir si un poisson du Léman est français ou suisse. Jean-Loïc Selo pose sa trottinette au 6 de la route Cantonale, juste en dessous de la gare. Une devanture de boutique fort bien achalandée. Beaucoup de bijoux, bracelets, pendentifs, boucles d’oreilles, bagues. On a bien du mal à croire qu’il existe un rapport étroit entre le liquide laiteux contenu dans le jerrican et le travail d’orfèvre exposé en vitrine et dans la boutique. Et pourtant…

Vingt bains pour 2 mm de nacre

Au-dessus de l’élégante échoppe s’affaire, dans un atelier, une belle équipe. Cinq à six dames impeccablement vêtues. «On travaille dans une bijouterie tout de même», rappellent-elles. Tout le monde est bénévole. Michelle explique: «Cette perle du lac va faire revenir du monde et des touristes, c’est un projet qui va dans l’intérêt de Saint-Gingolph, alors on se mobilise, on donne un coup de main.» Quand elles ont observé que Jean-Loïc Selo, victime de son succès, affichait quelques inquiétudes tant la demande était élevée, elles ont mis la main non pas à la pâte mais dans la nacre. Jean-Louis leur a enseigné les techniques que lui-même a puisées dans les brevets, qui étaient tous disponibles.

Pour faire simple et en ne dévoilant pas l’ensemble du processus, des billes de verre sont montées sur des tiges piquées dans du liège. Ces billes sont trempées plusieurs fois dans la nacre, séchées puis passées au four. Pour obtenir une belle perle, il faut compter une vingtaine de bains, ce qui représente environ 2 mm de nacre au final. Une précision: la fine couche de matière brillante sous les écailles contient de la guanine, l’une des deux molécules de la vie, avec l’adénine, présentes à la fois dans l’ADN et dans l’ARN. «Elle produit une irisation toute particulière que l’on appelle «la perlescence», ajoute Jean-Loïc Selo. L’équipe produit des perles 100% blanches et d’autres aux couleurs du lac (farine glaciaire, turquoise, émeraude, coucher de soleil). Pour ce qui concerne ces couleurs, le secret doit être gardé. «Nous utilisons de la poudre de perlimpinpin», élude Martine, une perlière. Jean-Loïc dit de son côté qu’il se sert de la poudre de «sa-perl-ipopette». Les prix? De 35 à 200 francs. Les fermoirs sont fabriqués sur place, idem pour les perles montées dans l’atelier. «La perle de Saint-Gingolph ne nécessite pas de fermes d’élevage et utilise une matière qui, autrement, serait jetée. Elle ne produit aucun déchet, elle est écologique», insiste l’artisan.

Une pratique datant des années 1920

Jean-Loïc Selo est ingénieur chimiste diplômé de l’Imperial College de Londres. Il possède un MBA (administration des affaires), a travaillé dans une quinzaine de pays dans le marketing relationnel et a pensé un jour que cette vie ne lui allait plus. «Trop de recherches de profit, d’ordinateurs, de robotisation, de déshumanisation», résume-t-il. Retour à l’essentiel et découverte de «l’essence d’Orient» puisque la décoction des écailles peut aussi être nommée ainsi. Il aurait pu humer le bon air du littoral breton, il a préféré les rives du Léman, là où il a passé tant de vacances. Daniel Eonin, vieil ami breton de la famille, qui l’a bercé quand il était bébé, exilé lui aussi en Valais, animait à l’époque le Musée des traditions et des barques du Léman. C’est le premier à lui avoir parlé de ces fameuses perles qui attiraient le gotha européen à Saint-Gingolph à partir de 1920. Dans les années 1950, de riches dames, surtout anglaises, quittaient leur palace de Montreux et montaient à bord de trois bateaux, les Jaman qui accostaient à Saint-Gingolph. Elles faisaient provision de pendentifs, boucles et bracelets. Une dizaine de vendeuses accueillaient ces ladies tandis qu’à l’étage 15 ouvrières travaillaient. Ce commerce a contribué à l’animation estivale de Saint-Gingolph et a garanti des revenus à bon nombre de familles. Restaurants et pensions ont affiché complet.

Claude Martenet, qui préside le comité des amis du musée de Saint-Gingolph, se souvient que deux jeunes Britanniques avaient été recrutées afin d’appâter cette clientèle. «L’une d’elles est tombée très amoureuse d’un jeune garçon du village, mais l’histoire a tourné court car il sentait trop l’ail», raconte-t-il. Il insiste sur ce point: «La perle artificielle possède un grand avantage sur la perle dite naturelle: elle ne meurt pas. Si elle n’est pas portée, une vraie perle noircit et meurt. Celles de chez nous, de 1920, n’ont pas bougé.»

Trois fois moins de féras qu’en 2015

La fabrique de Saint-Gingolph a été développée par le couple Patural dans les années 1920. Le mari était chimiste diplômé de Cambridge, l’épouse dessinait les créations. La concurrence asiatique et la perle ringardisée dans les années 1970 ont mis un terme à ce commerce. La perle est de retour. L’autre dimanche, la chaîne française TF1 a posé ses caméras à Saint-Gingolph. Conséquence: plusieurs milliers de mails ont afflué. Danaé, une jeune étudiante, est chargée de gérer tout ce courriel. «Les gens nous demandent le catalogue», explique-t-elle. L’intérêt est là, ce qui ravit Jean-Loïc Selo. «Mais je rappelle que le but de ce travail d’équipe est de faire revenir les gens chez nous. La perle est un levier touristique», répète-t-il.

L’avenir? «Que la fabrication et la vente de perles du lac se généralisent sur l’ensemble de la commune», espèrent, unanimes, tous nos interlocuteurs. Mais y aura-t-il assez de poissons? Un rapport, fin 2019, de la Commission internationale de la pêche dans le Léman faisait état de 686 tonnes de poissons prises en 2018, soit 19% de moins qu’en 2017 et 40% de moins qu’en 2015. Le cas de la féra est particulièrement inquiétant puisqu’on en pêche trois fois moins qu’en 2015. Le pêcheur David Bened le confirme: «Depuis trois ans, ça chute à cause du changement climatique. L’hiver 2012, les bords du lac ont été gelés et l’eau a été réoxygénée, mais depuis nous n’avons plus connu de saison très froide.» Il tente de se rassurer en se posant la question suivante: «On se demande tout de même si c’est parce que le poisson vient à manquer ou parce qu’on ne sait plus l’attraper.» Moins sensible que la féra, la perche, de son côté, se porte plutôt bien. De la perle de perche? Possible, selon Jean-Loïc Selo, «mais l’opération de récupération de la nacre est délicate car les écailles de la perche sont fragiles».