Un été à…

Saint-Pétersbourg, où les Nuits blanches viennent d’en haut

Au solstice d’été, l’éthylisme provocateur de l’ex-Leningrad constitue une réaction à l’étouffante Moscou. Troisième épisode de notre série sur les rituels urbains estivaux

Au cours des mois de juin et de juillet, Saint-Pétersbourg émerge vivement du marais lugubre et glacial dans lequel la cité tricentenaire macère durant l’interminable hiver. Une fiévreuse agitation s’empare alors des rues pour une longue, très longue journée de libations extrêmes. Rattrapant le soleil perdu, désormais baignée dans l’étrange lumière des nuits blanches septentrionales, l’ancienne capitale des tsars redevient temporairement le centre du pays.

L’élite nationale s’y affiche. C’est le décor des Nuits blanches, un respectable festival de musique classique et lyrique attirant des noms ronflants – l’édition 2016 a entendu Cecilia Bartoli, Placido Domingo et Anna Netrebko – sous le toit du Théâtre Mariinsky, l’ex-Kirov, récemment restauré.

On parle aussi gros sous: parallèlement au festival, Vladimir Poutine et son gouvernement, pour l’essentiel des Pétersbourgeois issus du KGB, accueillent des grands patrons et des dirigeants mondiaux dans le cadre du principal forum d’affaires russe. On les retrouve le soir, flûte de champagne en main, voguant sur d’élégantes chaloupes. Comme à Amsterdam, le nec plus ultra consiste à parader entre soi, sur les innombrables canaux striant le centre-ville, sous les yeux envieux des passants.

Sur les quais de la Neva

Car le peuple célèbre les Nuits blanches à quai, les yeux braqués vers le large. Saint-Pétersbourg accueille le plus grand rassemblement public annuel de Russie: les Voiles rouges, qui mêle régates et un interminable feu d’artifice. Plus d’un million de Russes se pressent sur les quais de la Neva dans la «nuit» la plus courte de l’année, autour du 21 juin.

La fête est organisée en premier lieu pour les bacheliers, mais elle a acquis une telle popularité qu’on vient des quatre coins du pays pour voir apparaître, sur le coup d’une heure du matin, la fameuse goélette aux voiles écarlates, point culminant d’une célébration qui se prolonge jusqu’à 4 heures du matin. Les Voiles rouges tirent leur origine d’un roman à l’eau-de-rose narrant les affres d’une pauvre jeune fille attendant l’apparition promise de son prince charmant, sur la proue d’une goélette aux voiles écarlates. Ce majestueux navire symbolise l’espoir d’un bouleversement et d’une vie meilleure.

Loin d’être spontanée, cette célébration provient d’une directive soviétique remontant à 1968. Il s’agissait de canaliser l’énergie de la jeunesse. Avec un message idéologique: le pouvoir place sa confiance dans la jeune génération pour qu’elle assure au pays un avenir radieux.

En 1979, la fête avait pris une telle ampleur que les autorités, craignant d’en perdre le contrôle, décidèrent brutalement d’y mettre un terme. Elle ne revint qu’en 2005, une fois encore sous l’impulsion de la mairie. «La population de Saint-Pétersbourg ne se rassemble pas de manière spontanée, ce n’est pas dans notre mentalité», décrypte Alissa Kustikova, journaliste culturelle. «Les grandes fêtes sont toujours des initiatives qui viennent d’en haut.»

Mais n’allez pas penser pour autant que les Pétersbourgeois soient des moutons obéissants. L’élégante capitale aristocratique, toisant la plèbe du haut de ses bâtiments de style néoclassique impérial, est aussi celle des insomnies fiévreuses. Ses habitants ne cherchent pas à protéger leurs yeux fatigués de la lumière pénétrante: nulle part vous ne verrez de volets aux fenêtres. Ce n’est pas non plus dans la mentalité.

Boire est par contre plus que jamais d’actualité, comme le rappelle le tube de l’été. «V Pitere-Pit!» («A Piter, on picole!»), braille le groupe de ska-rock Leningrad. Piter est le sobriquet de Saint-Pétersbourg, Leningrad, son nom soviétique. Leningrad affirme le particularisme culturel de Saint-Pétersbourg: «A Moscou on sniffe, à Tchéliabinsk on se shoote, mais à Piter on picole!» Le clip accompagnant (ci-dessous) montre une succession de personnages que tout sépare – un flic, un Caucasien, un jeune employé de bureau, une dame guide de musée – pétant les plombs à tour de rôle, puis réunis contre toute attente grâce à l’ivresse éthylique. Ces rencontres improbables, on les observe au cœur de la nuit pétersbourgeoise, dans la petite rue Doumskaïa, bordée de bars à l’atmosphère rugueuse.

L’éthylisme provocateur de Leningrad est une réaction à l’étouffante poussée ultra-conservatrice et nationaliste imposée d’en haut. Ce n’est pas la seule. Dans de vastes squats, artistes et hipsters refont le monde dans un contrepoint rageur à l’idéologie dominante. Masqués sous le nom acceptable de «clusters culturels», des dizaines de squats ont fleuri au cours des deux dernières années.

Quelques boutiques font office de devantures pour endormir les autorités, tandis que le reste des bâtiments sert à des occupations tout à fait underground et le plus souvent festives. Le dernier né, Golitsyn Loft, ouvre au mois d’août dans une ancienne caserne militaire dont le fronton néoclassique domine le canal Fontanka.

Ce tourbillon d’énergie et de créativité est d’autant plus excessif qu’il est court. Chacun en connaît les limites physiques et temporelles: Saint-Pétersbourg est cerné par des friches industrielles d’une insondable tristesse. Et l’interminable nuit glaciale, venteuse et déprimante va bientôt reprendre ses droits.


La ville aux 1000 noms

Saint-Pétersbourg soit son nom à l’apôtre Pierre. Au cours de l’Histoire, ses appellations les plus fréquentes sont: Sankt Piter-Bourkh, Petropol, Petropolis, Sankt- Pieterburch, puis Sankt-Peterburg. Au cours du XXe siècle, elle a été rebaptisée trois fois pour des raisons politiques. Dès l’entrée en guerre de la Russie en 1914, Saint-Pétersbourg, jugé trop allemand, est russifié en Petrograd.

En 1924, à la mort de Lénine, la ville qui fut le théâtre de la révolution d’Octobre reçoit le nom de Léningrad, car l’appellation Saint-Pétersbourg était rattachée au régime tsariste et à son statut de capitale impériale. En 1991, après la disparition de l’URSS, le changement de nom est soumis à un référendum populaire: Saint-Pétersbourg est plébiscité.


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