MA nuit avec… (2)

Salika Wenger, prolétaire version Hermès

Cette semaine, les journalistes du «Temps» s’invitent dans la vie nocturne de six personnalités romandes. Femme avant d’être d’extrême gauche, la députée genevoise peut se targuer d’avoir eu mille et une vies

Ce soir, Salika Wenger n’aura pas daigné chausser ses Louboutin. «On ne les porte que dans les chambres», avait argué la jeune conseillère municipale quelques années plus tôt. J’aurais dû m’en souvenir. Rappel salutaire de l’impossibilité physique de déambuler plus de dix minutes sur 13 centimètres de talons: la séduction est un mensonge, et ce mensonge-là, elle l’assume. D’ailleurs aussi en politique, où «la seule chose qui compte est de faire passer des projets».

Première fille d’une impressionnante lignée de dix enfants, la petite Kabyle porte en elle la féminité. Et ce avant même d’être députée d’extrême gauche ou encore candidate au Conseil national sur la liste d’Ensemble à gauche. La femme? Elle l’incarne, en joue, en abuse du haut de ses 150 centimètres. Taille sans importance? Affirmatif. Un peu quand même? No comment. Elle rit. A gorge déployée.

La tonitruante sexagénaire aura tout choisi. L’heure (17h30), le jour (mercredi), le lieu (le Why Not, restaurant réputé pour sa vaste cave) et la bouteille. Un «Silex», blanc fumé de Pouilly, domaine Didier Daguenau, 2005. Son prix: 240 francs. «L’une des dernières cuvées que le vigneron français a concoctées avant qu’il ne décède dans un accident d’ULM», précise le patron, venu s’enquérir de notre bien-être mais surtout justifier le prix d’un flacon que notre hôtesse a commandé sans lever le moindre sourcil. «C’est votre journal qui paie, non?» [Silence] A voir.

Au diable l’avarice, aurait pu interjeter celle qui s’amourache au­tant des mots que du bon vin. Doublement épinglée par des maladies que l’on qualifiera de sérieuses et dont elle parle volontiers, la sexagénaire est là pour le rappeler: la vie est trop courte. Ces maux dont elle est atteinte, impossible de les évoquer ici. «Je suis certaine que vous ferez preuve de discrétion», signale-t-elle le lendemain dans un long message. Celui-là même qui conclut par: «J’ai donné la preuve que l’irresponsabilité n’est pas le privilège des ados.» De toute évidence, je ne fus pas l’adolescent ce soir-là.

Le kir puis le verre de sauternes qui accompagne sa terrine de foie de volailles lui délient le verbe. Oubliez la bête politique qui se délecte d’avoir embrasé l’esprit de ses adversaires, celle qui jubile comme une gamine à les voir, fulminants, sortir de leurs gonds. A compter ses innombrables vies, il faudra plutôt se tourner du côté du félidé.

Des parents communistes d’Algérie émigrés en banlieue parisienne, Papa cégétiste œuvre pour Renault, Maman pour les études. Ce sera la couture pour la petite Salika, déjà éprise du Beau. Plus tard, aux Etats-Unis puis au Brésil, elle établit sa manufacture de «fringues», côtoyant de près – mais avec aversion – les petits mafieux locaux. «Pas question de payer qui que ce soit d’autre que mes employées.» A 18 heures de travail par jour, cette ancienne membre du Parti communiste français découvre l’ai­sance. Mais surtout la solitude qui accompagne le changement éphémère de classe. «Etre riche toute seule ne sert à rien», soupire-t-elle avant d’entamer son premier morceau d’agneau au thym. La «solitude brésilienne» sera de courte durée. Elle y rencontre Nicolas, son futur mari, «mon mec», l’homme de sa vie, cela ne fait aucun doute. Pour preuve, je cesse de compter les occurrences du prénom durant la soirée.

Parole captivante, politiquement cultivée, férue de littérature SF et d’histoire («mais uniquement depuis la moitié du XIIe jusqu’au XIIIe siècle»), ma compagne de table n’est ni plus ni moins qu’une jouisseuse. Ce plaisir que se refusent trop souvent, dit-elle, ses collègues de parti. «Vous pensez que les pauvres n’aiment pas les belles choses?» Pas le temps de répondre, interrompu par la vibration de son téléphone portable. «Un karaoké, ça vous tente?» Why not. Après tout, c’est le journal qui paie, m’a promis Salika Wenger. La croire? Je crains que non.

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