Vêtu d’un classique polo blanc siglé de la fameuse marque au crocodile, sur un jean noir, Salim Eddé respire la simplicité. Sa moustache poivre et sel laisse entrevoir un sourire franc, qui n’est pas sans rappeler celui d’un enfant heureux dans son antre secret, tandis que ses yeux, dissimulés derrière une monture de lunettes toute simple, pétillent à la seule évocation de ses «cailloux». Deux mille deux cents pièces originaires de plus de 70 pays qui constituent l’une des plus belles collections privées de minéraux dans le monde, visible au Mim, à Beyrouth, du nom de la 24e lettre de l’alphabet arabe, correspondant au «m» latin et initiale des traductions arabes des mots musée, minéral et mine.

Ces pierres, Salim Eddé les a patiemment amassées depuis plus de vingt ans, après avoir entamé sa collection un beau jour de 1997. Chez les Eddé, la «collectionnite» est une affaire de famille. Son père, homme politique libanais et patron de presse, Michel Eddé, était lui-même un numismate averti et affectionnait également les tapis orientaux et les œuvres d’art. Il lui transmettra le goût du beau et du meilleur.

Salim Eddé se prend de passion pour les cailloux, mais pas n’importe lesquels, ceux qui reposent depuis des dizaines de millions d’années dans les entrailles de la terre. «Tout le monde s’est demandé pourquoi je me ruinais à ce point pour les minéraux», s’amuse-t-il, confiant avec beaucoup de pudeur avoir investi 90% de ses revenus dans les pierres. Polytechnicien, ingénieur chimiste et cofondateur de Murex, une multinationale spécialisée dans le développement et la vente de logiciels destinés aux marchés financiers, cet homme plonge dans l’univers fascinant des minéraux, «une matière solide, composée de cristaux avec des formes parfaitement géométriques résultant de l’empilement de milliards et de milliards d’atomes».

La crainte du vide

«Je ne sais rien faire de mes mains, chaque fois que je vois quelqu’un arriver à dessiner, peindre ou sculpter, cela me fascine, avoue le sexagénaire avec humilité. Cela m’a semblé encore plus impressionnant avec les minéraux, puisqu’ils se constituent sans l’intervention de qui que ce soit, grâce aux seuls effets de la température, de la pression, de l’action incroyablement complexe de l’eau et, surtout, du temps.»

Ces formes géométriques parfaites, issues d’évolutions et de transformations au cours de milliers voire de millions d’années, et découvertes la plupart du temps lors de travaux miniers d’excavation, le captivent. «Même un grain de sel de table, si vous le regardez à la loupe, est un cube parfait, avec des angles de 90 degrés», sourit-il, intarissable et très généreux quand il s’agit d’expliquer les incroyables mystères d’une nature qui «a horreur du vide».

Salim Eddé commence sa collection en acquérant de la cassitérite. Un minéral «lourd, noir, très brillant, avec de belles formes». Plus que la pierre, c’est surtout l’histoire qu’elle recèle qui l’intéresse. «Les Cananéens, que les Grecs ont ensuite appelé les Phéniciens, allaient de l’actuel Liban aux Cornouailles ou à la Bretagne pour récupérer ce minerai qui n’existait pas chez eux, le broyer avec du charbon puis le chauffer pour en récupérer l’étain. Ils se rendaient ensuite à Chypre pour y obtenir du cuivre. Ces deux métaux mous, associés, ont constitué le premier alliage solide que l’homme a réussi à faire. C’est comme cela qu’est née la civilisation du bronze dans la région», explique-t-il avec enthousiasme.

Son engouement pour le monde minéral ne tarit pas. Quartz, calcites, tourmalines, malachites, fluorites, quartz peignes (appelés gwindles en Suisse), quartz sceptres, dioptases, orthoses, rubis, diamants, émeraudes: sa «gourmandise» grandit au fil de ses trouvailles auprès des marchands de minéraux, dans les musées «à l’ancienne» ou sur internet. «Les marchands ont vite compris que j’étais un peu fou, ils me préviennent dès qu’il y a une nouvelle découverte ou une collection en vente.» A force de patience et de ténacité, il obtient certaines pièces issues de collections prestigieuses (Sams, Romero, Asselborn, Freilich, etc.) pour les ajouter, tels de véritables trophées, à sa collection, dont il connaît en détail chaque minéral, chaque origine, chaque histoire. Mais fuit les bourses annuelles de minéraux, «par peur des achats compulsifs».

Exigeant, Salim Eddé se laisse d’abord séduire par l’esthétique d’un cristal, par sa rareté ou sa taille. Parmi ses récentes acquisitions, cette pièce extrêmement rare de 65 cm extraite par des mineurs dans la zone transfrontalière entre le Pakistan et l’Afghanistan, associant deux minéraux, la béryllonite et la pollucite, dont la forme des cristaux rappelle «celle d’un lion couché». Ou cette étonnante plaque de quartz vert sur laquelle s’est déposée une immense fluorite rouge, sous la forme d’une pyramide, cernée d’une constellation de fluorites roses. «Il m’était impossible de laisser passer une telle beauté», s’enthousiasme le Libanais, qui voit dans cet éblouissement de la nature une ressemblance avec le plateau de Gizeh en Egypte.

«Sur les 5000 espèces minérales répertoriées, environ 10% donnent de beaux échantillons, et ils sont tous là, au Mim.» Jamais rassasié, l’infatigable collectionneur guette chaque nouveauté qui arrive sur le marché, n’hésitant pas à troquer certaines de ses pièces contre d’autres s’il les juge encore plus exceptionnelles. Dans son domicile beyrouthin, les «cailloux», qu’il a pour la plupart rapportés dans ses valises au gré de ses voyages, s’entassent dans chaque pièce, conservés dans des caisses, faute de place.

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Des joyaux visibles par tous

Inspiré par sa grand-mère qui lui répétait que «personne n’a jamais rien emporté dans l’au-delà», Salim Eddé réfléchit à la création d’un musée dès 2004. Finie la contemplation en solitaire, il ambitionne de partager avec le plus grand nombre et d’offrir ce patrimoine à ses compatriotes. Avec un défi. «J’ai souhaité concentrer le musée autour de deux choses: la beauté et la rareté», affirme celui qui a suivi le conseil de son frère d’éviter le «musée punition», à l’ancienne, avec parquets en bois et lumière a giorno. Le collectionneur propose son projet au père recteur René Chamussy, qui dirige alors la prestigieuse Université Saint-Joseph à Beyrouth. Qui lui réserve immédiatement un espace de 1300 m² au sous-sol d’un immeuble encore en construction sur le nouveau campus de l’innovation et du sport, à Beyrouth.

Le Mim ouvre finalement ses portes en 2013, dans un sublime écrin conçu par l’architecte Fadlallah Dagher. «Avec la conservatrice du musée Suzy Hakimian, pour éviter l’enfilade de vitrines, nous avons pensé la muséographie en huit étapes différentes», précise Salim Eddé, qui y a ajouté depuis une section intégralement consacrée à la paléontologie libanaise, avec plus de 250 fossiles. Dans un large corridor, le regard est capté par neuf vitrines colonnes présentant les principales classes minérales à travers des minéraux d’exception et de grande taille. En vis-à-vis, des panneaux interactifs permettent de faire ses premiers pas dans le tableau de Mendeleïev et les arcanes de la minéralogie.

Dans les salles suivantes, l’émerveillement est au rendez-vous. Savamment exposée dans des jeux d’ombres et de lumière, chaque création de la nature fait jaillir une explosion de couleurs et de formes parfaites, ciselées, aussi surprenantes que sublimes dans leur finesse et leur précision. Des créations que l’on croirait taillées et polies, à tort, par la main de l’homme. La salle du trésor, «plongée dans la pénombre pour préserver la mystique des pierres» renferme, à l’état brut, des pièces à couper le souffle, des pépites d’or cristallisées, topazes, rubis, saphirs, émeraudes, diamants, dont l’un, jaune, affiche 92 carats. «Ces pierres conservées à l’état naturel ont, à mon sens, bien plus de valeur que des bijoux taillés», relève Salim Eddé, pas du tout tenté par les sirènes de la joaillerie, leur préférant cette «extraordinaire créativité de la nature».

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