La salle de bains, c’est la nouvelle cuisine

Le boom du spa et du wellness a donné un coup de jeune à l’ancienne salle d’eau. Comme la cuisine, elle est passée de l’espace intime qui se cache à celui qui se montre

«Le WC? C’est un Marc Newson.» Il y a cinq ans, personne n’aurait eu l’idée de faire visiter sa salle de bains, ce lieu où même les rois vont seuls. L’endroit des ablutions en tout genre restait tout juste à la disposition des invités pour leurs petites affaires. En aucun cas les toilettes ne participaient au tour du propriétaire, ou alors en vitesse, pour indiquer par où les choses se passent. Et puis la vogue du spa et du wellness est arrivée qui a décidé de prendre le corps en main, ce véhicule maltraité par la vie moderne. Massage, hammam, hydrothérapie, douche relaxante, l’homme et la femme ont d’un coup pris goût à se faire du bien. «La salle de bains est une simple pièce de service qui a complètement changé d’affectation. Un peu comme la cuisine est passée des coulisses à la lumière, de la salle aux salissures à l’endroit où les gens aiment à se retrouver», observe Christian Dupraz, architecte à Genève.

Oasis sensorielle

Et voilà d’un coup la salle d’eau devenue cet espace du corps qui s’entretient et dont les images pullulent sur les blogs d’architecture. Une sorte de White Cube hygiéniste et technologique que les designers ont finalement investi. La zénitude de l’intimité, la pureté de la nudité virginale: c’est sûr, le design du bain peut encourager une certaine poétique. Lorsque le designer italien Stefano Giovannoni a conçu la collection Ilbagnoalessi pour le fabricant bâlois Keramik Laufen, c’est à «de l’eau polissant un galet» qu’il a pensé. D’où cet ensemble très contemporain en céramique blanche et douce chez qui les rondeurs rappellent la pierre roulée par le courant. Surtout la cuvette des waters, qui assume son look de gros caillou sanitaire. «La salle de bains est de plus en plus considérée comme une sorte d’oasis, de retraite sensorielle pour le bien-être personnel», observe Klaus Schneider, CEO de Keramik Laufen AG et Similor AG. «On constate que les gens veulent retrouver cette douceur dans le design des équipements. La tendance s’oriente clairement vers des lignes organiques, épurées et lisses.» Cet endroit dont Baudelaire aurait pu écrire: «Là, tout n’est qu’ordre et beauté/Luxe, calme et volupté.» «Ce qui nous a poussés à augmenter le degré d’exigence de notre production. En termes techniques avec l’élaboration de nouveaux matériaux comme la SaphirKeramik, qui permet de créer des objets aux formes complètement nouvelles, à la fois très fins et extrêmement résistants. Mais aussi d’un point de vue design, en collaborant avec des créateurs internationaux comme Ludovica et Roberto Palomba, Andreas Dimitriadis et Peter Wirz et des grandes maisons de design telles qu’Alessi ou Kartell.» Kartell avec qui Laufen a développé toute une ligne de petit mobilier coloré et hyperélégant. Histoire de sortir du sempiternel placard tristounet encastré sous le lavabo.

Art plombier

Les couleurs justement. La salle de bains, c’est la clarté après le décrassage, un endroit qui favorise le blanc, le beige et le taupe et où les carreaux de céramique osent parfois les motifs à dentelles comme ceux dessinés par l’Espagnole Patricia Urquiola pour la marque Mutina. Voire le placage en or rose, comme le Bâlois Dornbracht avec sa gamme «MEM» carrément bling. «La salle de bains aujourd’hui est aussi un indicateur de niveau social», reprend Christian Dupraz. «Posséder une belle pièce d’eau, c’est non seulement montrer qu’on en a les moyens – dans certains cas elle remplace même la piscine –, mais aussi souligner l’importance portée à l’hygiène par son propriétaire. Et signaler ainsi quelque part qu’il est bien dans sa peau. Si les architectes y apportent désormais beaucoup de soin, la raison vient d’ailleurs de leurs clients, qui cherchent à délivrer ces messages à travers le design et l’esthétique.»

Quitte à donner une touche de beauté contemporaine, autant lorgner vers la sculpture. La robinetterie prend ainsi des airs de petits objets d’art plombier. Chez l’allemand Axor, on a sorti l’artillerie lourde, en commandant à Ronan et Erwan Bouroullec, Philippe Starck ou Jean-Marie Massaud des mitigeurs très stylés qui déversent l’eau en cascade et font le froid et le chaud en les effleurant à peine de la main. Quand ils ne ressemblent pas à une compression de l’Américain Richard Chamberlain, comme ce robinet carambolé dessiné par Lorenzo Damiani pour l’italien Ceramica Faramina. Tandis que la douche promue centre de contrôle tonique avec son pommeau et ses buses programmables se pilote à partir d’une console en mode Cap Canaveral.

Baignoire-monde

Mais c’est encore la baignoire qui subit la plus importante métamorphose. Avec une prédisposition pour des bassins-sarcophages qui trônent en majesté au cœur de la pièce d’eau. Car la star c’est elle. Il y a le genre Grand Siècle avec ce bain méridienne dessiné par Ludovica et Roberto Palomba pour Laufen, le modèle cartoonesque-burlesque de l’Australien Marc Newson pour l’australien Caroma ou encore ce tub taillé dans du wengé par Alegna, firme alémanique qui tire son savoir-faire de l’architecture navale. «En fait, il s’agit de plaques de bois appliquées sur un moule et sur lesquelles nous posons ensuite jusqu’à huit couches de résine synthétique spéciale», détaille Nadine Koller, de l’entreprise thurgovienne. «Ce qui en facilite l’entretien, à la manière d’une baignoire classique.» Dans le genre, la palme de l’originalité revient à Raw-Edges, tandem de designers israéliens. Pour la firme Caesarstone, qui produit un matériau minéral à base de quartz, ils ont inventé une baignoire-monde qui sert à se laver, mais aussi à lire, à travailler, à manger et à se divertir. Une cuvette idéale pour l’animal aquatique que nous sommes. Ou pour s’imaginer en Jean-Paul Marat marinant dans son sabot en cuivre. Révolutionnaire!

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