Communautés 

Les salles de fitness, «lieux de socialisation» pour citadins esseulés

Les nouvelles salles de sport connaissent un succès croissant. Leur secret: offrir à leurs membres l’accès à un espace communautaire où se tissent des liens sociaux très forts

Les salles de sport modernes sont-elles les églises d’une nouvelle religion? C’est la très sérieuse question que soulève Casper ter Kuile, chercheur en sciences des religions à l’Université Harvard aux Etats-Unis, devant l’immense croissance de la pratique de l’escalade, du CrossFit ou encore du Spinning (nouvelle pratique de vélo d’intérieur) ces dernières années. Son hypothèse: dans une société moderne où les jeunes n’ont plus la «consommation spirituelle» de leurs parents ou grands-parents, la génération des millennials cherche à donner du sens à son existence et à recréer des liens communautaires forts à travers d’autres lieux et activités. Les nouvelles pratiques de fitness en sont l’un des avatars.

Le CrossFit, l’un des sports qui a connu le plus gros boom dans la dernière décennie en Occident, revendique quatre millions de pratiquants à travers le monde. «Contrairement aux clubs de sports traditionnels, il y a dans le CrossFit une forte culture de l’établissement d’objectifs personnels et de responsabilité de la communauté. Par exemple, beaucoup de salles de CrossFit invitent les participants lors des entraînements à écrire leur objectif personnel sur un tableau blanc, et la communauté les encouragera l’un après l’autre à atteindre leur propre but. Mais si l’un des membres ne vient plus à la salle, il sera tout à fait normal qu’un autre membre prenne son téléphone pour l’appeler et lui demander où il était et pourquoi il ne revient pas pour réussir ses objectifs», explique Casper ter Kuile.

Une forte intégration sociale des nouveaux adhérents

José Lara, 45 ans, est le gérant de la «box» (un terme qui remplace le mot «salle» dans le jargon anglophone) du CrossFit Lausanne. Pour ce grand sportif qui soulève tous les jours sa dose de poids, l’essence de la discipline est d’abord de construire des liens forts entre les membres à travers l’effort, plutôt que de rechercher l’aspect compétitif. «Avant chaque entraînement, il y a un moment de discussion. Parfois, je demande en amont à chacun de préparer une blague. Après il y a le work-out du jour, soit une séance d’entraînement qui est toujours collective et que l’on réalise à douze personnes. Pendant ce work-out, il y a des moments forts: comme une cloche que l’on va sonner quand quelqu’un va réussir un défi sur lequel il butait. On se réjouit de la réussite des autres, c’est très important dans un monde toujours plus individualisé», témoigne José Lara.

Avant chaque entraînement, il y a un moment de discussion. Parfois, je demande en amont à chacun de préparer une blague. […] On se réjouit de la réussite des autres, c’est très important dans un monde toujours plus individualisé

José Lara, gérant de fitness

Dans une société capitaliste très paradoxale, où les trajectoires de vie sont solitaires mais où l’isolement social est vécu comme une honte, ces nouvelles communautés apportent un sens à la vie de l’individu, «qui reprend confiance en lui grâce à un corps puissant» dit José Lara, tout en lui offrant un cocon social protecteur. «L’isolement social est une crise croissante. Ce qui se passe dans les communautés de fitness comme le CrossFit, c’est plus qu’une séance de sport. Les pratiquants vont aller boire une bière ensemble le vendredi soir, ils intègrent des mamans seules avec leur bébé dans leur groupe. De la sorte, les communautés de fitness deviennent un espace central de «cela a un sens» dans la vie des membres. Cela les aide à rester en bonne santé physique et émotionnelle», raconte le chercheur Casper ter Kuile.

«Le même langage, le même entraînement, partout où vous allez»

Adhérente à la box CrossFit Lausanne, Rachel est souvent en déplacement à l’étranger pour son travail. A Bruxelles, Paris ou Tokyo, elle se rend dans une salle de CrossFit locale, avec toujours le sentiment d’appartenir à la même grande famille. «C’est le même langage, le même programme d’entraînement partout où vous allez. Il y a toujours un accueil personnalisé. Pendant un cours de CrossFit, celui qui ne se souvient pas du nom d’un nouveau venu est «puni» et doit réaliser des exercices supplémentaires», s’amuse Rachel.

Il n’y a pas que le CrossFit qui a le vent en poupe. En Suisse, les salles d’escalade poussent également comme des champignons. Il y a encore quelques années, la grimpe était un sport de connaisseurs. Les amoureux des longueurs en rocher allaient faire leurs gammes dans des gymnases municipaux l’hiver, avant de filer en nature dès le retour de la belle saison. Aujourd’hui, une nouvelle population de citadins se rend après le boulot, été comme hiver, dans des salles d’escalade nouvelle génération imaginées comme des lieux de vie. Cofondatrice du complexe d’escalade C+, ouvert depuis septembre 2018 à Neuchâtel, Nacera Larfi ne cache pas qu’elle vise une population de «nouveaux grimpeurs». «On a essayé de créer une atmosphère chaleureuse dans la salle à côté des murs. Les gens peuvent aller au bar, en terrasse pour manger un morceau ou boire un verre après leur entraînement. On sent qu’il y a un besoin de partage. Les clients aiment revivre le moment qu’ils viennent d’expérimenter autour d’une bière… Il y a un tableau où des membres laissent un mot pour indiquer qu’ils recherchent un partenaire pour former une cordée sur notre espace de grandes voies», glisse la fondatrice de C+.

Un art de vivre plus qu’une activité sportive

Mais si les salles de fitness ressemblent à un refuge hors du monde, elles sont aussi totalement imbriquées dans l’économie de marché. «Dans notre époque, nous rejoignons en permanence des communautés. Le marché crée ça. Pour nous faire consommer, le capitalisme nous donne le sentiment d’appartenir à un cercle restreint. C’est la logique des cartes premium. Que ce soit avec une compagnie aérienne ou dans une boutique de vélos, vous appartenez à une communauté. Il ne faut pas oublier que le CrossFit est une marque. C’est une des premières activités sportives entièrement labellisées. Il ne viendrait à personne l’idée de faire du CrossFit entre copains dans un parc. On va dans une salle de CrossFit pour le pratiquer, sinon cela n’existe pas», observe le sociologue Christophe Jaccoud.

Certaines activités comme le Spinning, une marque déposée qui désigne des cours collectifs de vélo d’intérieur en rythme avec de la musique, ont aussi développé tout un merchandising, qui dépasse les frontières du complexe sportif. Marc Belser, cofondateur de la salle Urbanride à Genève, qui accueille 550 pratiquants chaque semaine, préfère parler de «mode de vie actif». «Nous avons déjà lancé des goodies avec notre logo, des gourdes, des sacs, que nous proposons à nos clients. Nous travaillons surtout sur le lancement d’une ligne de vêtements que l’on peut qualifier d’«active wear». C’est un nouveau style, un art de vivre. Vous pouvez porter un pantalon de yoga stylisé en ville, comme pendant votre cours de fitness. Le Spinning, c’est une philosophie bien plus que du vélo», conclut-il.

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