D'un côté, les entrelacs évocateurs des deux danseuses de table. De l'autre les regards - conquis? fascinés? lubriques? - des garçons échaudés. Au premier rang, Jérémy, un petit mec de 18 ans, exulte. «C'est ultra-chaud!» Avec son string vissé sur la tête comme une casquette, le polisson ne perd pas une miette du spectacle. Il s'éclate sur la techno lascive qui accompagne les ondulations des strip-teaseuses.

Plus loin, c'est la cohue à l'entrée du stand - fermé - de Eastside Productions. Le public joue des coudes pour mater le tournage d'un film «érotique» (fellations, etc.). Les organisateurs lancent un appel. Y a-t-il une fille qui veut se joindre aux hardeuses siliconées? Pas de volontaire. Et des garçons? Tous les jeunes hommes lèvent la main. Trois d'entre eux mêleront leurs corps d'amateurs à l'équipe de professionnels, devant un public survolté.

Tout le week-end, le festival Extasia de Morges a donc tenu son salon: stars du X à la pelle, spectacles allumeurs, déferlante d'images pornographiques, démonstrations de bondage. Un étalage de pratiques sexuelles sans pudeur - et sans imagination - dans un contexte médiatique explosif: le drame récent du viol collectif de Zurich par 13 mineurs a provoqué une levée de boucliers sans précédent contre l'industrie du X. Sagement, les organisateurs d'Extasia ont répété qu'ils interdisaient l'entrée de leur festival aux mineurs.

Reste que le public, à Morges, demeure très jeune. C'est la première chose qui frappe le visiteur. En couples ou en bandes, les 18-25 ans arpentent les allées aguicheuses, pas vraiment ébranlés par la récente polémique. «Cette histoire de jeune fille violée treize fois me semble peu crédible», préfèrent répondre Suzy et Claude. De toute façon, les visiteurs sont venus en connaisseurs, pour admirer de belles carrosseries, pas pour disserter sur les méfaits du divertissement pour adultes: «Le porno, c'est de l'art, comme la peinture. Quand on aime les femmes, on aime le X», déclare doctement Hervé du haut de ses vingt ans. Le jeune homme avoue mater des films tous les soirs avant de s'endormir: «C'est un peu trop chaud, mais ça donne de l'inspiration.» Un modèle qui, répètent les experts, tourne au désastre quand il est soufflé à des ados sans repères, et confrontés aux pratiques extrêmes du gang bang ou du viol (lire Le Temps du 18.11.06).

Mais à Extasia, on est plus proche de la fête foraine que de la tournante au fond d'une cave. Les shows, souvent sans fraîcheur, accumulent les stéréotypes jusqu'au grotesque de ces Chippendale mi-hommes, mi-singes, dont la musculature outrée fait plus rire les femmes qu'elle ne les excite. A quand un show qui touche vraiment les spectatrices?

Dans tout le salon, les flashes crépitent sans interruption. Autour du tournage, c'est d'ailleurs une impressionnante forêt de mains prolongées d'appareils numériques qui s'élèvent. De quoi alimenter la photothèque à domicile. «Je vais mettre ces images sur mon blog», décide Victor.

Nombreux sont aussi ceux qui avouent leur attirance pour les images «faites maison». «Oui, nous nous sommes déjà filmés avec mon copain», confirme Julia, 21 ans, pas gênée et qui confirme la tendance au porno tourné à deux ou à plusieurs, entre amateurs.

Pour réussir son porno amateur, Ovidie, actrice et réalisatrice de films X tendance intello, a publié un guide aux éditions de La Musardine. Justement, Ovidie est à Morges: «J'ai écrit mon manuel pour les femmes, car la première question qu'elles se posent c'est: est-ce que je suis belle?» Ovidie y décrit donc les opérations auxquelles un couple doit se livrer pour imiter les professionnels. Lavements multiples, épilation ou suppositoires à la glycérine: des détails qui montrent bien que le porno n'a pas grand-chose à voir avec la réalité, quoi qu'en pensent certains ados.

Concernant les dérives actuelles, Ovidie blâme davantage Internet que l'industrie du X: «Il faudrait une juridiction internationale pour que l'accès à la pornographie soit moins facile. Quand je tape mon nom dans un moteur de recherche, je découvre que circulent 1500 fichiers gratuits me concernant.» Selon elle, la législation n'adopterait pas les bonnes méthodes pour contrer la recrudescence de porno très cru et pour barrer son accès aux plus jeunes: «Pénaliser fiscalement le porno ne sert à rien. Cela incite à produire à moindre coût, et donc à proposer des films plus trash comme les gonzo américains. L'interdiction du X à la télévision me paraît également contre-productive. C'est le dernier média qui présente encore du porno de papa, soft et de qualité. S'ils n'ont plus ce vecteur, les jeunes se tourneront vers les productions extrêmes qu'on charge facilement sur le Net.»

Avènement du numérique, multiplication des supports, banalisation. Paradoxalement, le porno n'a jamais paru aussi monolithique, aussi figé dans ses représentations. Extasia, avec son cortège de caricatures et de jouets rabâchés ne déroge pas à la règle. Les visiteurs qui fréquentent le salon semblent bien plus évolués. Et peu dupes des stéréotypes qu'on leur fourgue. «C'est toujours la même chose. Il n'y a rien à découvrir», conclut plus d'un à la sortie.