États-Unis

Sam Polk, millionnaire guéri de l’avarice

Sam Polk, 34 ans, a travaillé pendant huit ans à Wall Street, gagnant des millions de dollars. Prenant conscience de son addiction à l’argent, il décide de changer radicalement de vie. Et de se consacrer à la lutte contre l’obésité aux Etats-Unis

Guéri de l’avarice

Sam Polk, 34 ans, a travaillé pendant huit ans à Wall Street, gagnant des millions de dollars. Prenant conscience de son addiction à l’argent, il décide de changer radicalement de vie. Et de se consacrer à la lutte contre l’obésité aux Etats-Unis

Dans une véranda baignée d’un doux soleil de l’hiver californien, Sam Polk revit. Avec son épouse, Kirsten, il a récemment fondé Groceryships, une organisation qui aide des Américains menacés d’insécurité alimentaire et confrontés à des problèmes d’obésité à acheter des aliments sains et à élaborer des plans nutritionnels. A 34 ans, sa nouvelle vie est une sorte de rédemption de l’addiction. Sam Polk, chemise blanche griffée «Groceryships», regard perçant et chevelure à la Johnny Depp, a été huit ans durant un accro de Wall Street. De l’argent. Du pouvoir. Dans une longue tribune publiée dans le New York Times et intitulée «Pour l’amour de l’argent», ce diplômé de l’Université Columbia raconte son parcours tourmenté, entre le moment où il a traversé pour la première fois la salle des marchés de Credit Suisse First Boston, où il travailla comme stagiaire, et sa décision de tourner le dos à la haute finance.

«Ce n’est pas une attaque contre Wall Street, où j’ai toujours de bons amis, déclare-t-il au Temps. C’est un appel à l’introspection. J’ai maintenant une nouvelle communauté d’amis qui partage un système de valeurs différent.» Aujour­d’hui, il se réjouit de son mariage en juin 2012, de sa lune de miel à Paris. Mais aussi de la naissance prochaine de sa fille, des petites choses de la vie qu’il découvre aujourd’hui seulement. Il aime apporter le déjeuner à son épouse Kirsten, qui officie comme médecin dans un hôpital de Los Angeles.

Mais, avant ce retour à la simplicité, Sam Polk a réalisé ce que certains décriraient comme l’aboutissement du rêve américain. Après son stage à Credit Suisse First Boston, puis la fin de ses études à New York, il entre dans le monde reluisant de la finance après s’être battu pour décrocher un poste. Pendant trois semaines, il appelle tous les jours un haut responsable de Bank of America pour le convaincre de le recruter.

Dès son plus jeune âge, son père, qu’il décrit comme un Willy Loman, la figure théâtrale d’un vendeur raté racontée par le metteur en scène Arthur Miller, n’a cessé de lui marteler qu’il était important de devenir riche. Selon lui, la richesse est la clé pour résoudre ses propres problèmes. A l’issue de sa première année à Bank of America, Sam Polk n’en croit pas ses yeux. Il engrange un bonus de 40 000 dollars. Sa motivation décuple. Il se consacre sans compter au travail, grimpant petit à petit les échelons de Wall Street, de­venant un trader de contrats d’échange sur risque de crédit. Citi Bank lui offre un contrat de deux ans à raison de 1,75 million par an.

Son train de vie change du tout au tout. Loft au cœur de Manhattan loué 6000 dollars par mois, places privilégiées réservées lors de grandes manifestations sportives, relations affectives en dents de scie, dîners dans les restaurants les plus chics de Manhattan, dont Le Bernardin, tenu par un duo parisien récompensé de trois étoiles au Guide Michelin. L’ivresse du billet vert s’empare de Sam Polk. Il est promu et accède au cercle privilégié des traders de hedge funds, les «Navy Seals [troupes d’élite de la Marine] de Wall Street», ironise-t-il. Il côtoie des milliardaires et aspire lui-même au Graal: gagner 1 milliard de dollars. En 2010, son bonus explose à 3,6 millions de dollars. Mais l’avarice le tient. Ce n’est plus assez. Il demande 8,5 millions à son chef, qui accepte d’entrer en matière s’il travaille plusieurs années pour la société. C’est le tournant. Sam Polk refuse. La rupture est brutale, mais elle trottait dans sa tête depuis quelque temps.

Consultant un thérapeute, il fait une découverte déstabilisante sur lui-même: il est accro à l’argent. Sa dépendance lui en rappelle d’autres, celles dont il souffrait en tant qu’étudiant, quand il picolait tous les jours, fumait du haschich, consommait de la cocaïne, de la Ritaline et de l’ecstasy. Une époque où il fut arrêté par la police pour cambriolage et renvoyé d’une société internet pour avoir participé à une bagarre. Ces maux révèlent un vide spirituel, lui diagnostique son thérapeute. «Je respecte mes parents, qui ont fait de leur mieux. Mais tous deux avaient des accès de colère qui ont eu des répercussions. J’étais envahi par un sentiment d’insécurité. J’avais très peur. L’argent, comme les drogues auparavant, me procurait une sécurité, comme une couverture qui tient chaud, se confie-t-il au Temps. Il me donnait aussi du pouvoir.» Le pouvoir d’acheter n’importe quoi, de manger à n’importe quelle table et d’avoir l’attention de politiques haut placés.

Le patron de Groceryships se souvient aussi de la culture qui régnait à Wall Street: «C’est une culture en soi, focalisée sur l’appât du gain. C’est une culture très musclée, masculine. On dénigre souvent les femmes, qu’on voit comme un assemblage de pièces détachées. Le système exacerbe le narcissisme et le grandiose. On se fiche de ce qui se passe en dehors de notre bulle. Or Wall Street a eu un impact destructeur sur le reste du monde», souligne-t-il. Il se souvient avoir gagné beaucoup d’argent au cœur de la crise financière de 2008. «Le monde s’écroulait et je m’enrichissais», résume-t-il.

Des collègues ne cessaient de pester contre l’Etat et espéraient profiter des lacunes du code fiscal américain. Le jeune Américain s’étonne qu’il n’y ait finalement pas d’association du type «Accros à l’avarice anonymes». A ses yeux, les drogués de Wall Street sont ­responsables du fossé qui se creuse en­tre riches et pauvres et de la «destruction de la classe moyenne». Pour illustrer ses propos, Sam Polk cite Don Thompson, le patron de McDonald’s, qui, en 2012, a eu une rémunération de 14 millions de dollars, dont 8,5 millions de bonus, alors que sa société «publiait une brochure pour expliquer à ses employés comment survivre avec de bas salaires».

Sam Polk l’avoue néanmoins. Quitter Wall Street a été très difficile. Comme un sevrage. Il lui arrive aujourd’hui encore de jouer à la loterie, au cas où. Mais sa définition du succès a changé. Il sent dorénavant le besoin de contribuer à la communauté. L’ex-trader définit désormais différemment ce qu’est le rêve américain: «C’est un élément central des Etats-Unis. Pendant longtemps, le rêve américain, c’était simplement avoir assez d’argent pour envoyer ses enfants à l’école. Aujourd’hui, il s’est dévoyé. C’est pour certains devenir un milliardaire ou une célébrité. Je ne le nie pas. L’argent est important dans la vie. Mais le rapport qu’on a à lui doit être équilibré.»

L’ex-employé de Wall Street a désormais l’impression de s’être guéri d’une douleur d’enfance, et sa vie a un sens nouveau. Il avait bien lu des ouvrages de Taylor Branch sur Martin Luther King et le mouvement des droits civiques. Mais sa première réaction fut celle du regret de n’avoir pas vécu dans les années 1960 pour apporter sa contribution au mouvement. Maintenant il s’en rend compte. Le combat que ce jeune homme, doué, doit mener s’inscrit dans la société d’aujourd’hui. Paradoxe: il ne travaille peut-être pas moins que lorsqu’il était à Wall Street. Mais il a fait sien son projet de vie, exprimant ses idées à travers diverses initiatives. Et puis, en quittant le stress de New York pour sa Californie natale, il a retrouvé le style de vie plus détendu de la côte Ouest.

«Le système exacerbele narcissisme et le grandiose. On se fiche de ce qui se passe en dehors de notre bulle»

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