comique

Samia Orosemane, humoriste voilée

«Merci de choisir une autre religion»… Depuis le mois d’octobre, une vidéo fait le buzz sur la Toile. Mais dans le parcours de son auteure, une Française d’origine tunisienne qui fait du stand up en hijab, il y a bien bien plus que ces 25 secondes hilarantes et graves

C’était avant: avant les frères Kouachi et «Je suis Charlie». Une femme fâchée, à l’accent maghrébin et au foulard coloré, s’adressait, dans une vidéo de 25 secondes, aux «malades mentaux qui décident de se déclarer islamistes intégristes djihadistes pianistes cyclistes», avec une requête: «C’est déjà compliqué de ­vivre ici en Europe, si en plus vous commencez à ramener toute la haine vers nous, ça commence à fatiguer… Donc merci de choisir une autre religion.» Postée le 23 octobre, au lendemain de la fusillade au parlement d’Ottawa, la vidéo compte aujourd’hui près de 700 000 vues sur la page Facebook de l’humoriste française Samia Orosemane. Si le sujet est grave, le bagou et l’expression de la dame devant le grand-angle du téléphone mobile sont tellement drôles qu’on se les repasse en boucle.

On clique, on partage, on ne sait rien d’elle. Ça intrigue, on furète. On l’appelle. On découvre une humoriste professionnelle, avec une formation théâtrale au Conservatoire de Paris, d’origine tunisienne, musulmane, qui fait du stand up voilée. Sa vocation comique s’est d’ailleurs affirmée «le jour où j’ai décidé de mettre un bout de tissu sur la tête».

Explications. «J’ai grandi dans une famille assez traditionaliste, où l’on pratiquait très peu la religion. Mon père manquait de pédagogie, il avait du mal à transmettre l’amour de Dieu. Il demandait si j’avais fait ma prière, je m’enfermais dans la chambre, je ressortais: ouais, c’est fait. Quand je mettais une minijupe, il m’engueulait: je descendais l’ourlet et, une fois dehors, je le remontais. Personne n’a jamais pu m’imposer qui que ce soit… euh, quoi que ce soit, je veux dire.» Joli lapsus. La petite rebelle rencontre «un Martiniquais converti à l’islam». Un Noir, né chrétien, devenu musulman en free-lance, si l’on peut dire. «C’est le catéchisme qui l’a attiré vers l’islam.» Ah bon?

«Il a lu dans la Bible qu’un autre prophète viendrait, qui s’appellerait le Loué: Mohammed, ça veut dire ça. Il a lu les Evangiles, même les apocryphes, il a cherché dans des encyclopédies. Pour finir, il a appris qu’il y avait une mosquée à Fort-de-France. Il y est allé et il a demandé à lire le Coran. Il a découvert qu’il n’y a pas d’intermédiaire dans l’islam, mais un lien direct entre la créature et son créateur. Il a appris que l’islam reconnaît les autres prophètes comme des envoyés de Dieu. Il s’est converti.» Contact: «Il m’a apporté une tout autre image de la religion de mes parents.»

Révélation: «J’ai compris que la femme voilée telle qu’on la représente dans les médias, soumise et opprimée, ce n’est pas forcément la réalité. Couvrir son corps, décider de montrer ce qu’on a envie à qui on a envie, c’est aussi une forme de féminisme.» Le foulard apparaît: on est en 2002, Samia Orosemane a 22 ans. «Le porter de façon traditionnelle me posait problème. Je n’avais pas envie d’être mise dans une case, le regard des autres me dérangeait. Ma petite tenue africaine avec bandana et col roulé, c’était un bon compromis.»

Que disent les parents? «Le jour où j’ai mis le voile, ils ont explosé de rire.» Pourquoi? «Ils pensaient que c’était une excuse pour me marier avec l’homme que je voulais – et que de toute façon, une fois mariée, je serais capable de me balader à poil dans la rue.» On rigole moins, alors, au sujet du potentiel fiancé. «Ma mère, paix à son âme, me disait qu’elle préférait que j’épouse un Arabe qui boive plutôt qu’un Noir qui fasse la prière.» Soupir. «Ouais… Le racisme est très présent chez nous. Surtout, je viens d’une île: les îliens, c’est particulier. Ma mère ne voulait même pas que j’épouse un Tunisien d’un autre endroit: il fallait qu’il soit de Djerba, et si possible de la famille. Comme ça, on aurait fait des enfants consanguins, c’est merveilleux…»

Que faire? «J’ai dû pleurer, crier, menacer de mourir. Au bout de quatre ans de souffrance, ils ont au moins accepté de le rencontrer. Et quand ma mère l’a vu, il est entré dans son cœur. Elle a fini par s’excuser, en lui disant: «Tu sais, on ne savait pas, nous les Arabes, on est un peu racistes…» Mignonne comme tout, les larmes aux yeux.» Aujourd’hui, cette mère «avec un caractère bien trempé, très drôle avec son petit accent, qui avait le don d’asséner des vérités et des choses très intelligentes, malgré le fait qu’elle n’ait pas fait d’études», est devenue l’un des personnages joués par Samia Orosemane dans une série de sketches intitulée Aïcha vous dépanne. Le père, épicier retraité quasi octogénaire, contribue lui aussi à l’école du rire: «Il fait tout le temps des jeux de mots, il rebondit sur chaque phrase que vous prononcez, c’est un boute-en-train.»

Les autres personnages qu’incarne Samia sont, pour l’essentiel, des femmes noires. Comment se fait-ce? «Je suis passionnée par l’Afrique noire depuis petite. Ma meilleure amie est Malienne, j’ai été habituée à manger des plats africains à même le sol… Là, je suis en train de vivre mon rêve: une tournée en Afrique subsaharienne – Sénégal, Gabon, Cameroun, Côte d’Ivoire, Niger.» Samia imite l’accent de chacun de ces pays: ça les fait rire. «Un jour, mon papa m’a dit: «Je ne comprends pas, tu te moques d’eux et ils rigolent.» J’ai dit: «Papa, c’est ça que tu n’as pas saisi. Imagine un Chinois qui fait la nuance entre les accents du Maghreb, tu vas halluciner. Ben, c’est la même chose. En fait, ce n’est pas de la moquerie. Je les aime tellement, je m’y intéresse tellement que j’arrive à reproduire exactement leur façon de parler.»

Faire rire ou se moquer: nuance. «Pour moi, c’est important de ne jamais blesser les gens. C’est pour ça que je n’adhérais pas aux caricatures de Charlie Hebdo. Ce n’est pas le fait que le Prophète soit représenté qui pose réellement problème: c’est le fait qu’il ait été dessiné dans des positions avilissantes. C’est ça, je pense, qui a choqué les gens et créé cet émoi. Après, je trouve les réactions disproportionnées, même avant les attentats: on ne va pas péter les plombs, sortir dans la rue, brûler des drapeaux. Le Prophète, que la paix soit sur lui, ne se serait jamais comporté de cette façon-là.» A propos du fondateur de l’islam, Samia nous livre un petit récit traditionnel: «C’est l’histoire d’un juif qui jetait des ordures devant la porte du Prophète tous les matins, parce qu’il pensait qu’il était un faux messie. Alors tous les matins, ben, le Prophète nettoyait tranquillement. Un jour où il n’a pas vu d’ordures, il est allé s’inquiéter de la santé de son voisin – et ce n’était ni sarcastique ni rien, il était sincère.»

Ayant d’abord fait rire les siens – «ma famille, mes amis et ma communauté, à l’instar d’Elie Kakou ou de Gad Elmaleh, qui ont d’abord été soutenus par les leurs» –, Samia élargit son réseau. En 2010, elle crée son premier spectacle solo, Femme de couleurs, souvent repris. «A la dernière représentation, tout récemment, il y avait de tout: des Blancs, des Noirs, des Arabes, des Asiatiques. En plus, c’était dans le Marais, donc il y avait même des homosexuels, qui ont vu des femmes voilées faire la queue pour acheter des tickets et qui ne comprenaient pas ce que ça faisait là. Ils ont traversé la rue, ils ont acheté des tickets – et c’était eux qui rigolaient le plus fort dans la salle.»

www.facebook.com/samia.orosemane

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