écologie

A San Francisco, dernière ligne droite vers l’objectif zéro déchet

En 2003, San Francisco s’est fixé un défi ambitieux: recycler ou composter 100% de ses détritus à l’horizon 2020. Le seuil des 80% est franchi, mais à une année et demie de l’échéance, le plus difficile reste à faire

Le Temps propose une opération spéciale en racontant, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos seize journalistes, vidéastes, photographes et dessinateur parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au cœur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

Retrouvez tous nos articles proposés depuis San Francisco.

La collecte des déchets dans le district de Sunset, à l’ouest de San Francisco, c’est le jeudi. Le mercredi soir, les trottoirs des quartiers résidentiels aux coquettes maisonnettes colorées collées l’une à l’autre deviennent un peu plus étroits et plus bariolés quand les résidents respectueux des lois sortent dans la rue leurs trois poubelles. La verte avec le compost, la bleue avec les ordures recyclables et la noire pour le reste.

Lire également notre éditorial: Les failles de la conscience écologique californienne

Les symboles de la poubelle bleue me laissent perplexe. On peut y mettre du carton, du papier, du plastique, du verre et du métal, aluminium ou acier. Tout en vrac. Pour quelqu’un qui, en Suisse, sépare assidûment les bouteilles PET du plastique dur et les gros cartons du papier journal, ce méli-mélo apparaît comme un sacrilège. Surtout dans la ville que le monde entier admire pour l’exemple qu’elle veut donner. En 2003, San Francisco s’est fixé un objectif plus qu’ambitieux: zéro déchet à l’horizon 2020.

«Les trois fantastiques»

Le délai expire dans moins de deux ans et en regardant le bac bleu, je commence à m’inquiéter pour San Francisco. Je me demande comment la ville va faire pour y arriver. Où sont les poubelles intelligentes qui déclencheraient une alarme si l’on faisait une erreur de triage? Où sont les robots qui éviteraient aux employés de la déchetterie futuriste de se lever trop tôt? Et surtout: pourquoi mélange-t-on le verre et le papier?

Lire également: Un Etat en première ligne de la bataille contre le réchauffement climatique

«Le plus important est de séparer les déchets recyclables et le compost du reste, me rassure Jill, qui vient de sortir du garage ses «Fantastic Three», le surnom qu’on donne aux trois poubelles de San Francisco. Le contenu de la noire sera envoyé à la décharge. La verte avec les déchets organiques partira à Vacaville, au nord de la ville, où l’on produit un compost prisé notamment par les viticulteurs des voisines Napa et Sonoma Valley.

Quant à la bleue, le tri final se fera au grand centre du recyclage au Pier 96. Un énorme hangar – plus de 18 500 m² – où des machines de pointe font en quelques secondes le minutieux travail de triage que les Suisses exercent à la maison. Recology, la coopérative à qui la ville a confié la gestion de ses déchets, a récemment investi plus de 15 millions de dollars dans le renouvellement de l’équipement, qui comptait déjà parmi les plus avancés du monde. C’est donc là-bas que je me rends, dans le sillage de la poubelle bleue, pour voir à quoi ressemble la pierre angulaire de la stratégie zéro déchet.

Tapis roulants de Mario

Porte-parole de Recology, Robert Reed a la taille et le maintien d’un officier de marine. Et pour visiter les docks du Pier 96, il faut suivre ses ordres. Je dois m’armer d’un casque et d’un gilet de sécurité et quand on avance par bonds entre des pelleteuses et des montagnes de détritus, j’ai l’impression d’être un partisan en embuscade. Pour le reste, l’endroit est méthodiquement rangé et même les odeurs aigres, qui s’intensifient par moments, se font vite oublier.

Probablement parce que je me fais happer par le spectacle grandiose de la mécanique dans ce sanctuaire du recyclage. Escaliers métalliques qui s’entrecroisent, plateformes suspendues qui se superposent, tapis roulants qui font couler des rivières de déchets avant de les déverser en chutes d’eau faites de plastique, de papier ou d’aluminium…

Vous souvenez-vous de Mario le plombier? Le centre de Recology ressemble au décor de ce jeu où il faut rester vigilant pour ne pas tomber d’une brique, ne pas se faire écraser et pouvoir avancer sur des plateformes mouvantes. Je suis obligée de faire un peu comme Mario en courant d’un escalier à l’autre pour voir tous les monstrueux dispositifs high-tech qui orchestrent les flots d’ordures.

Lire encore: Les trottinettes électriques envahissent les rues américaines

Nouveaux emplois

Le tapis de tri – le plus long des Etats-Unis – a 14 stations pour séparer différentes matières. Des essieux rotatifs attrapent et embobinent des plastiques légers. Des aimants puissants repêchent le métal. Des capteurs optiques détectent et dissocient plusieurs types de plastique. D’autres engins tournent pour accrocher, écraser ou aspirer les rejets de la société de consommation: boîtes de conserve, canettes de bière, sachets de chips, bouteilles plastique, briques de lait… De gros morceaux de carton – la quantité illustre le succès des achats par internet – pirouettent sur un transporteur. Sur un autre, un livre virevolte et se fait arracher page par page. Plus loin, le papier journal et d’emballage s’envole en confettis colorés.

L’équipement ultramoderne n’évince pas le travail manuel. «Le recyclage crée dix fois plus d’emplois que l’incinération ou l’enfouissement des déchets», relève Robert Reed alors qu’on passe le poste de contrôle avec un écran de surveillance: 175 personnes sont occupées au Pier 96 et en tout, 1100 employés de Recology aident San Francisco à s’approcher de l’objectif zéro déchet.

Mais justement, est-il atteignable? Est-il possible de composter ou recycler la totalité des ordures qu’une ville moderne produit? Robert Reed ne répond pas. Il jette un regard inquisiteur sur la bouteille en plastique qui sort sa tête traîtresse de mon sac. Je tiens à préciser que je l’utilise depuis trois semaines et, surtout, qu’elle est estampillée d’un symbole du recyclage qui me donne bonne conscience… Robert Reed hausse les épaules et me montre une surface plus grande qu’un stade de baseball, où, compressés en cubes comme des bottes de foin, sont disposés les produits finaux du triage. Quatorze matériaux, dont les différentes sortes de plastique constituent la moitié.

L’ennemi numéro un

«Savez-vous combien de types de plastique existent dans le monde?» me demande le représentant de Recology. J’avance «une centaine» et rate l’examen. «Mille. D’où la difficulté de le recycler.» Il s’approche d’un des cubes et en retire un couvercle de café à moitié effrité. Entre ses doigts, l’autre moitié se transforme en poussière. «Est-ce que ça, demande Robert Reed, peut être recyclé? Quelqu’un en aura-t-il besoin?» Il s’arrête devant un autre cube et tape sur un récipient pour la lessive écrasé, en plastique dur. «Celui-ci, c’est déjà mieux. Le plastique est le plus gros problème de l’environnement. Seul 10% du plastique produit dans le monde peut être recyclé.»

Puis il parle de 8 millions de tonnes de déchets en plastique qui se retrouvent dans les océans chaque année, de baleines qui prennent les sacs transparents non recyclables pour des méduses et les mangent, des milliards de morceaux synthétiques qui ne se décomposent pas et polluent la planète. «Quelle est la seule solution?» me demande-t-il. «Inventer un moyen pour le recycler?» osé-je en me rappelant qu’on se trouve dans la cité de l’innovation. Encore raté. Je risque de me faire exécuter sur-le-champ. «Ne plus en produire?» «Ne plus en acheter», martèle Robert Reed en regardant mon sac avec la bouteille d’eau. Je ne suis pas la plus mauvaise élève en matière de respect de l’environnement, mais je suis sans aucun doute moins appliquée que certains employés de Recology qui boivent l’eau et le café dans des mugs en acier, font leur marché avec des cabas réutilisables et fuient tous les plastiques, y compris ceux avec le symbole «recyclable».

Cela peut paraître paradoxal, mais l’entreprise de recyclage san-franciscaine n’est pas intéressée à recycler plus. Comme la ville, elle exhorte les habitants à réduire au minimum la production de tous leurs déchets. Et veut donner l’exemple en minimisant ses propres rebuts et en économisant l’énergie et l’eau, ressource rare en Californie.

«Nous faisons des campagnes publicitaires et donnons des cours dans les écoles pour éveiller la conscience écologique et enseigner aux enfants un mode de vie durable. Leurs grands-parents n’utilisaient pas autant d’objets en plastique», dit Robert Reed. Et celui qui, une demi-heure plus tôt, vantait les avantages d’une machine de triage high-tech, plaide un certain retour en arrière: les nouvelles technologies ne peuvent pas non plus résoudre tous les problèmes…

Modifier les comportements

Je pense à toutes ces personnes qui vivent à San Francisco, au nombre de cafés, au nombre de gobelets – et de couvercles en plastique – qui sont emportés chaque matin pour finir dans une poubelle… et je me demande s’il est possible de réapprendre aux gens ce qui est devenu le geste simple du quotidien. S’il sera possible, malgré tout, d’arriver à zéro déchet en 2020. Je retourne ma question à la ville.

«Depuis 2003, San Francisco a avancé à grands pas vers son objectif et désormais nous doublons la mise, répond Peter Gallotta, du Département de l’environnement. A l’horizon 2030, la ville s’engage à réduire de 15% tous les déchets générés et de moitié la quantité envoyée à la décharge. Zéro reste l’objectif final et nous croyons que nous pouvons l’atteindre.»

En dix ans, San Francisco a réduit de moitié la quantité des déchets envoyés à la décharge, pour arriver, en 2012, à un taux record de recyclage (compost compris): 80%, alors que la moyenne américaine se situe aux alentours des 34% et que l’Union européenne s’est fixé l’objectif de 50% en 2020. En guise de comparaison, la Suisse recyclait plus de 52% de ses déchets en 2016.

Entre 440 000 et 500 000 tonnes de détritus finissent chaque année à la décharge – neuf fois le volume de la Transamerica Pyramid, le deuxième plus grand gratte-ciel de la ville

La cité du Golden Gate a de quoi être fière mais elle vise encore plus haut. Entre 440 000 et 500 000 tonnes de détritus finissent chaque année à la décharge – neuf fois le volume de la Transamerica Pyramid, le deuxième plus grand gratte-ciel de la ville. Selon les responsables de l’Environnement, 60% de ces déchets auraient pu être recyclés. Surtout les matières organiques, qui, enfouies dans le sol, se décomposent en produisant des grandes quantités de méthane, gaz à effet de serre plus dévastateur que le dioxyde de carbone. Même si Recology a utilisé de gros moyens pour convertir ce gaz en énergie et le traiter en le rendant moins nocif, un meilleur triage du compost aurait un moindre impact sur le climat.

La ville continue donc à inciter les résidents et les entreprises à mieux faire, avec des campagnes explicatives de porte-à-porte et des encouragements financiers (en réduisant le contenu de la poubelle noire, on paie moins de taxes). Elle investit également dans des technologies qui permettraient de récupérer davantage de matières.

Lire aussi: Contre les ordures, un balai législatif

Mais 40% des déchets qui se retrouvent à la décharge – quelque 200 000 tonnes – ne peuvent pas être recyclés du tout et polluent gravement l’environnement en éloignant San Francisco de l’objectif zéro.

Dès lors, la ville a décidé de concentrer ses efforts sur le changement des comportements, non seulement en matière de triage mais surtout de consommation, pour prévenir la production des déchets non recyclables à la source. Ce qui implique une prise de conscience et une plus grande responsabilité de la part des consommateurs et des fabricants. «Zero déchet est un processus en constante amélioration et exige un effort collectif, dit Peter Gallotta. Il dépasse un individu, une politique ou une structure en particulier. C’est une responsabilité et un engagement communs dont le succès dépend de chacun. Et nous continuons d’avancer vers cet objectif.»

Dossier
«Le Temps» raconte San Francisco

Publicité