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San Francisco la nuit, «ce n’est plus ce que c’était»

A San Francisco, les fêtards risquent d’être déçus. Gentrification et «tech revolution» obligent, la scène alternative qui avait fait la réputation de la ville se meurt, tandis que les clubs qui prétendent encore l’incarner ressemblent à une parodie d’eux-mêmes

«Le Temps» a proposé une opération spéciale en racontant, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels.

Cet article est le dernier que mettons en ligne. Pour bien clore, nous vous emmenons avec nous dans les nuits de la cité qui surplombe la Silicon Valley.

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San Francisco nights, where are you? Il y a encore quelques décennies, la ville était plus célèbre pour ses échanges de pilules multicolores et de fluides corporels que de business cards. C’était avant qu’un tsunami technologique ne dissipe la brume psychédélique. En 2018, que reste-t-il du paysage nocturne, en dehors des restos hors de prix pour foodies?

«Sincèrement, pas grand-chose. Il ne se passe plus rien à San Francisco, parce que tout le monde est trop crevé. On est tous au bord du burn-out», lâche une jeune employée d’Amazon qui se transforme en DJ deux à trois fois par mois, après le coucher du soleil. Ce n’est pas qu’une question de gentrification, m’assure-t-on. Même croulant sous les dollars, New York a su rester la ville qui ne dort jamais tandis que d’année en année San Francisco est devenue sa cousine nerd et cernée qui s’endort devant Netflix avant minuit après avoir passé sa soirée à peaufiner le pitch de sa douzième start-up.

«Je les ai connues, les années folles. Mais la loi californienne fait que tout ferme à 2 heures, sauf autorisation spéciale, et vu le prix des loyers, aucun manager ne veut prendre le risque de faire des «after»: c’est 10 000 balles d’amende et la fin de ta licence si on t’attrape», affirme un barman de Bourbon & Branch, bar à cocktails branchouille auquel seul un mot de passe donne accès. Il y a bien quelques endroits alternatifs entre les quartiers historiques de South Market et Mission, «mais voilà, ce n’est plus ce que c’était». Pour en avoir le cœur net, Le Temps a demandé à trois locaux actifs sur la scène nocturne de partager leurs adresses pour une nuit blanche urbaine. Bonnes et mauvaises surprises au rendez-vous.

20 heures: Elbo Room

C'est un «dive bar» de quartier comme on les aime: bien sombre, bien sobre. Le jeune cadre en chemise reluque les drag queens aux lèvres violettes qui font la bise au barman à casquette. Les lieux furent une morgue autrefois, avant d'être transformés en bar en 1935 alors que la prohibition touchait à sa fin, puis en boîte de nuit réservée aux femmes.

Depuis 1991, les fantômes dansent dans une quasi obscurité sous les arches de l'Elbo room pendant que les habitués descendent leur IPAs sous les loupiotes rougeoyantes et les balades rock perchées de «Weird Al» Yankovic. Au fond, un rétroprojecteur passe de vieux films, et on voudrait que cette première étape ne s'arrête jamais. Pas de chance: le bar, institution du quartier, ferme le 1er janvier 2019 après trois décennies de bons et loyaux services. Il devrait être remplacé par un immeuble de 5 étages de bureaux et boutiques - or les gérants du bar n'avait pas les 4,2 millions de dollars nécessaires pour racheter les lieux. Welcome to the new San Francisco.

21 heures

Chez AsiaSF, on ne fait pas dans la dentelle – depuis vingt ans, on est plutôt polyester et faux diamants. Ce kitschissime restaurant (tapis rouge scotché au ruban adhésif, cocktails rose bonbon et boule à facettes) propose des dîners-spectacles transgenres: le show est assuré par des danseuses originaires des Philippines, nées hommes et devenues starlettes au décolleté étourdissant. Qu’on adore ou qu’on déteste, le lieu ne laisse personne indifférent.

Le menu, plastifié, s’appelle «ménage à trois». Les plats ne sont ni bons ni mauvais, ce n’est pas pour le thon sauce au poivre ou la salade de crevettes qu’on a fait le déplacement. Quand les lumières se tamisent, de spectaculaires oiseaux de nuit multicolores font leur apparition, cambrés sur leurs talons aiguilles. Sous les paillettes, elles se jouent savamment des clichés qu’elles incarnent et à chaque claquement de cuissarde en cuir verni sur le bar laqué de rouge, c’est l’incroyable force de ces femmes qui s’imprime sur la rétine. On surprendra même les plus sceptiques, chemise boutonnée jusqu’en haut et sourcil arqué à l’arrivée, à applaudir plus fort que les autres.

Derrière l’hymne à la tolérance et au militantisme se dresse toutefois une machine à cash bien huilée (autour de 70 dollars par personne) et quand les lumières se rallument avant le dessert flotte une odeur de carton-pâte. Les cris stridents d’enterrements-de-vie-de-jeune-fille-de-bonne-famille entre deux selfies et deux shots de Bailey’s chantilly n’arrangent rien.

22 heures

A quelques pas de là, à peine poussé la porte du Zeitgeist, les rifs de guitare électrique écorchent les oreilles. L’endroit se voulait à sa création en 1977 un bar punk «old school», un repaire de métalleux – les vrais de vrais. On s’y croirait presque quarante ans plus tard, en prenant en pleine face les coups de baguettes sur les batteries folles du groupe de street punk britannique Blitz, rasant les murs couverts de stickers et de têtes de mort, de pochettes d’albums vintage et de tireuses à bière (64 pressions au choix, «cash only»).

Sauf qu’en 2018 les seuls punk crédibles sont ceux dont les bras couverts de tatouages servent les bières à la chaîne sans un sourire, les yeux plissés sous leur casquette noire. Pendant ce temps-là, leurs clients trop jeunes pour avoir usé eux-mêmes leurs t-shirts délavés, rendus inoffensifs par un ou deux joints, se racontent gentiment leur semaine de boulot dans l’imposant «beer garden». D’autres jouent au billard derrière un énorme panneau indiquant les prix de produits dérivés estampillés «Zeitgeist»: 20 balles le t-shirt, 10 le mug. On a vu plus punk.

23 heures

A quelques minutes de voiture, au cœur du quartier du Tenderloin, on me suggère d’aller faire un tour au discret Black Cat. Ce club de jazz réservé aux connaisseurs, logé dans un ancien hôtel du début du XXe siècle, a su reproduire une atmosphère intime et rétro qui sent bon la prohibition. Un portier en costume complet et cravate verte nous ouvre la porte, tandis que dans la pénombre surgissent les notes de musique live interprétée depuis le sous-sol par la légende du jazz américain Jacques Lesure. Vingt-cinq dollars et une volée de marches noires décorées de tambours de batterie nous mènent à un caveau à l’incroyable acoustique.

Sous terre, un ballet de serveurs à nœuds papillon s’affaire autour d’élégants en costume crème qui battent le rythme sur un coin de table de leurs doigts bijoutés, applaudissant chaque solo les yeux fermés. Dans la pénombre, le pianiste fait défiler sa partition sur un iPad brillant. On se croirait à La Nouvelle-Orléans: San Francisco sait nous surprendre là où on ne l’attend pas.

Minuit

Sans transition, quelques pas me conduisent au donjon sadomasochiste nommé SF Citadel, «tout ce qu’il reste en matière de soirées coquines depuis que The Armory a fermé», prévient un de nos guides nocturnes. Au royaume de la débauche consentante, The Armory faisait jusqu’à récemment office de référence: le bâtiment abritait les locaux de Kink.com, mythique maison de production porno, et quelques soirées corsées. Les lieux viennent d’être vendus pour 65 millions de dollars l’hiver dernier, et s’apprêtent à être transformés en «social club de luxe» pour l’élite de la tech – il se murmure que la prestigieuse Soho House y ouvrira bientôt son antenne californienne. Dès lors, les amateurs de soirées piquantes n’ont d’autre choix que de se rabattre sur la Citadel, dont je pousse la porte.

A l’entrée, derrière une porte qui ne paie pas de mine et un interminable escalier, un jeune homme délicat en pull de laine bleu me demande avec l’air d’un conservateur de bibliothèque nationale si je «connais bien la scène SM» (Non.). Il me suggère de lire le règlement imprimé derrière lui («Le safeword du donjon est «SAFEWORD». «SAFEWORD» est un appel à l’aide. Un superviseur du donjon, en gilet orange, viendra vous porter assistance. Du désinfectant et des serviettes en papier sont à votre disposition: il est recommandé de désinfecter l’espace avant et après vos scènes de jeu»). Comme exigé, je signe en bas à droite pour éviter toute action en justice.

On se croirait presque à la salle de sport en passant les casiers («Les cadenas coûtent 5 dollars si vous avez oublié le vôtre»). Ce soir, c’est soirée «fessée». «Aucun homme qui s’identifie au genre masculin n’est autorisé à participer, souligne notre hôte en passant devant un quinquagénaire en perruque blonde qui se remaquille devant un miroir: c’est une ladies’ night». Les règles et les cloisons sont omniprésentes. Derrière la cordelette rouge, les gens ne font que regarder, de l’autre côté, ils «jouent». Tous les trois mètres, de grandes affiches illustrent le code de conduite à respecter façon BD animalière: «Attention, si le raton laveur dit NON, c’est NON».

Dans une salle réservée aux snacks s’empilent des boîtes de gaufrettes et cookies industriels dans leurs emballages de plastique. Dans un coin, une curieuse en culotte noire grignote un petit-beurre en observant une femme masquée se faire attacher sous les néons blafards. Britney Spears chante Hit me baby one more time pendant que la modératrice en gilet fluorescent et au visage indifférent fait sa ronde entre les flacons bleus de désinfectant et les croix de saint André.

«On demande d’éviter les interactions sociales sur la scène de jeu, pour ne pas casser l’ambiance», prend soin de préciser mon guide devant une affichette sur laquelle est écrit en capital «MERCI D’ENLEVER VOS CHAUSSURES SUR LES TATAMIS». On repassera pour le grand frisson.

1h30

Un Uber nous dépose au Great Northern. C’est soirée «BRÜT» dans un des plus grands clubs de la ville. «La scène alternative gay est quand même encore bien solide, et globalement, où que tu ailles, l’ambiance est très bon enfant: les gens sont quand même hyper-tolérants», confie Christian, organisateur de soirées LGBTQ. Une multitude d’hommes au torse glabre et musclé, tous de string en cuir «vêtus», lui donne raison. Encore faut-il avoir les moyens de ses ambitions: la soirée coûte 80 dollars sans vestiaire ni boisson avant minuit: «Vous avez de la chance, à cette heure-là, c’est moitié prix!»

«C’est exceptionnel, m’assure celle dont les doigts font habilement disparaître les billets verts: ce week-end, c’est la Folsom Street Fair [festival fétichiste annuel de San Francisco]. Alors c’est une soirée thématique. Enjoy!»

Notre galerie photo:  Folsom Street Fair, la parade des fétichistes du cuir

On ne voit pas ça tous les jours. Je suis la seule femme dans cet océan d’hommes gays dans leur plus simple appareil, si semblables les uns aux autres qu’on les croirait clonés, remuant leurs pectoraux sur la house underground d’un DJ new-yorkais. Le combo cocaïne/MDMA aidant, tout ce petit monde semble faire de belles rencontres. Deux pas vers le bar implique d’être couverte de sueur (la mienne, la leur). Sauf qu’attention, on reste aux Etats-Unis: il est 2 heures passées et on m’annonce que l’alcool, c’est fini. «C’est la loi», me dit sévèrement une barmaid en posant sur le bar une bouteille d’eau en plastique à 5 dollars. Le coït collectif qui a tout l’air de se concrétiser sur le dancefloor n’a pas l’air, en revanche, de déranger. Du moins, jusqu’à 3h50, heure à laquelle tout le monde est mis dehors. «Il faut finir votre coca maintenant, Mademoiselle.»

4 heures

Il est l’heure de faire le point devant une assiette de fried chicken au Orphan Andy’s, un diner ouvert 24 heures sur 24 où le poulet croustille à souhait et les frites collent aux doigts.

San Francisco s’éveille, et notre chauffeur Uber est lui aussi prêt à aller se coucher: il rentre de l’autre côté du pont, à Oakland. «Là-bas, tout est moins cher et la scène de la fête commence gentiment à s’y délocaliser. Parce qu’ici, finalement, la nuit, on s’ennuie.»

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