Il faut s’imaginer qu’ils n’ont jamais connu la lumière. Eté comme hiver, ils sont entièrement recouverts d’un épais tissu, aveugles, prisonniers d’un espace hyper-restreint où, quand la température monte, ils suent d’être comprimés les uns contre les autres, étouffent, gonflent et blanchissent jusqu’à se décomposer.

Il faut bien se l’imaginer. Car ce qui passe pour une maltraitance criminelle s’agissant d’enfants, de femmes musulmanes ou d’animaux d’élevage, la plupart des hommes le font subir quotidiennement à leurs orteils.

Car, en général, les hommes passent l’été en chaussettes. Avec, par-dessus, des chaussures en cuir, éventuellement en toile, mais résolument fermées. Parfois, lorsque la chaleur est vraiment écrasante, que les jours s’allongent et les bureaux se dépeuplent, ils osent tomber la chaussette, comme en prélude aux vacances, et ce n’est pas forcément un cadeau pour leurs orteils, qui se retrouvent alors tout nus à même le mocassin.

Inutile de faire valoir que cet été, le ciel leur donne raison. Ce comportement monstrueux à l’égard de ces deux extrémités du corps, pourtant essentielles et méritantes, n’est pas fonction de la météo, mais profondément, abyssalement, ancré dans la culture. Une norme qui ne se discute pas.

L’homme croisé cette semaine en chaussettes et souliers par 30 degrés à l’ombre, à qui l’on demande pourquoi il ne met pas de sandales, répond, comme hébété: «Ben, j’y avais jamais réfléchi, mais… ça se fait juste pas, non?» Suivent alors dix secondes de réflexions-hésitations avant qu’enfin, les représentations ne soient lâchées: les sandales, ça fait fille, homo, curé, écolo, protestant. Et aussi, touriste, dilettante, vacancier, pauvre. Pauvre? Absolument: marginal, clochard, va-nu-pieds. Pire: «Les sandales ont été conçues à une époque où les hommes portaient des jupes et mouraient pour des empires, estime Gonzague Dupleix, spécialiste ès style masculin chez GQ. Aujourd’hui, ça fait intermittent du spectacle romain.» Vous savez, les types déguisés en centurions qui s’offrent en photo souvenir devant le Colisée…

La sandale n’est toutefois pas la pire chaussure d’été possible, s’accordent à dire les gardiens de l’élégance masculine interrogés par Le Temps. Il y a, encore plus bas dans l’échelle du bon goût, les tongs, les «sordides claquettes de maître nageur», et les sandales en matières synthétiques «style Decathlon» (telles que figurant en couverture de ce cahier). De quoi, semble-t-il, fermement condamner les orteils masculins à la moiteur de l’enfer.

Ni fillette ni clergyman

Pourtant, un tour en magasins démontre qu’il existe des sandales pour hommes, parfois fort belles, nobles et en cuir, qui ne font ni fillette ni clergyman, dans des gammes de prix telles qu’elles ne s’adressent pas aux clochards. Si elles existent, c’est donc que quelqu’un les achète? «Chez nous, principalement des Moyen-Orientaux de passage», apprend-on dans la boutique d’une marque de luxe, qui présente de très beaux modèles à plus de 800 francs.

«Vue d’Europe, la sandale masculine reste une chaussure de pays ensoleillés, explique Jean-Hugues Dubo, consultant en style. Un accessoire exotique associé aux loisirs ou à la langueur, que peu d’hommes s’aventurent à porter de peur de paraître ridicules dans un contexte urbain et tempéré.»

Question de démarche

Certaines boutiques pour hommes, réputées pour leur excellente sélection, ne proposent pas de sandales, «mais c’est faute d’en avoir trouvé de vraiment convaincantes», admet l’exigeant propriétaire de l’enseigne, qui souhaite rester anonyme. «Sur le principe, je n’ai rien contre le pied nu des hommes – bien que d’en voir certains, en tongs et bermuda, sortir de chez eux comme ils sortent de la douche, m’écorche les yeux. Au fond, je suis même convaincu qu’il est possible de porter des sandales avec une certaine élégance, pour autant qu’elles s’inscrivent sur la bonne silhouette.»

Vraiment? Lueur d’espoir pour l’orteil de l’esthète: «Un homme peut porter des sandales, oui, c’est possible, affirme Jean-Hugues Dubo. Mais seulement sous certaines conditions: le cadre, le style et l’hygiène.» Porter des chaussures ouvertes en milieu professionnel, par exemple, demeure quasiment impossible, à moins de vouloir passer pour fragile, délicat ou fumiste. Montrer ses orteils, c’est dire qu’on a les pieds d’argile, c’est brouiller les codes du sérieux. Et puis, rappelle Jean-Hugues Dubo, on reproche volontiers à la sandale son manque de dynamisme. «Le pied est moins tenu et la démarche en paraît plus affectée, ou nonchalante.»

La chaussure du beatnik

C’est que les codes du vestiaire professionnel masculin sont encore très stricts, et hérités du XIXe siècle, explique Stéphane Bonvin, longtemps journaliste de mode. «C’est l’époque où le pouvoir passe de la noblesse embijoutée et oisive à la bourgeoisie capitaliste. Cette dernière porte le costume noir, qui ne se salit pas, et la chemise blanche, qui montre que l’on est propre sur soi. Les talons disparaissent alors des chaussures, parce que l’homme de pouvoir est un homme actif, qui se déplace. Dans cet esprit, les pieds nus rappellent l’état de nature, c’est le contraire de la tenue de ville, qui est le siège du pouvoir.»

Par esprit de contradiction – en contre-pied, si l’on ose dire – la sandale a donc tout pour plaire aux révoltés, anticonformistes, babas ou bobos en tout genre. Pourtant, chez les adolescents mâles, qui pourraient appartenir à la première catégorie, il est hors de question de montrer ses pieds. D’ailleurs, chez Pompes Funèbres, on ne trouve aucune chaussure ouverte. «Les sandales, ça leur rappelle trop comme leur maman les obligeait à en mettre quand ils étaient petits», avance une jeune vendeuse qui a de l’intuition. A l’âge où l’on se construit une virilité, la sandale a quelque chose d’impossible. Pablo, 17 ans, argue qu’il fait du skate, alors forcément… Romain, 19 ans, porte un débardeur décolleté qui a largement de quoi faire rire ou pleurer son père, mais trouve que les sandales font vraiment trop fille. Et que les chaussures ouvertes, c’est pour la plage. L’adolescence, cet âge paradoxal où l’on refuse/adore les codes.

La sandale masculine, donc, relève du loisir exclusivement, un contexte où il n’est d’ailleurs pas interdit d’être élégant. «En cuir ou en matière exotique de belle qualité, les sandales se portent avec, par exemple, un pantalon en lin et une belle chemise en voile de coton à col tunisien, explique Hugo Jacomet, auteur du magazine en ligne Parisian Gentleman 1. Tout le secret réside dans la décontraction de la tenue, une forme de nonchalance maîtrisée.»

«La sandale n’apparaît dans aucun des manuels de bien vêtir masculin qui font référence, précise un lettré du vêtement qui se fait appeler «Le Chouan des villes» 2. Dans les livres d’histoire de la mode, elles ne sont évoquées qu’à propos du Men’s Dress Reform Party fondé en 1929 et inspiré par des mouvements hygiénistes de la fin du XIXe. Les membres de ce groupe ont prôné le port de la sandale l’été, et ce même en ville. Les beatniks la redécouvriront à la fin des années 1950. Mais ce ne sont pas ces exemples historiques qui encourageront l’homme élégant du XXIe siècle à sauter le pas. En revanche, l’évocation de deux grands artistes pourrait plus sûrement convaincre: Picasso et Cocteau. Le premier accompagnait ses sandales d’un maillot rayé, façon pêcheur; le second était beaucoup plus audacieux: pantalon de cuir… et cravate!»

Total look franciscain

Jean-Hugues Dubo: «Les nu-pieds pour un homme ne sont recevables que s’ils sont sobres et rudimentaires, s’ils rappellent les moines, les ermites, les spartiates ou les pêcheurs. Haro, donc, sur les brides trop fines, les entrelacs trop maniéristes et les matières précieuses.»

A proscrire aussi, selon le Chouan des villes, «les sandales d’une autre couleur que marron, les chaussettes dans les sandales, ainsi que les sandales portées avec des vêtements sans couleurs, noirs, beiges, marron, qui donnent vite un look de curé en vacances.»

En clair, éviter le total look franciscain, qui n’a été révolutionnaire qu’au XIIIe siècle, lorsque saint François d’Assise lui-même dessine cette tenue, imposant la sandale dans la panoplie ecclésiastique. «Il était le Jean-Paul Gaultier de son époque, estime Marquita Volken, docteur en archéologie et spécialiste du soulier  3. C’est la seule période de l’histoire où la chaussure ouverte est réapparue en Europe. Et encore, de manière très ciblée. La sandale avait totalement disparu de nos régions entre le IVe et le Ve siècle de notre ère. Pour les hommes comme pour les femmes, d’ailleurs. Ces dernières ne se sentent autorisées à découvrir leurs pieds que depuis très récemment.»

Le pied beau

Voilà pour le contexte, le style et l’Histoire. Reste encore l’hygiène, un argument souvent invoqué pour reléguer le pied masculin dans le noir: il serait plus laid et plus odorant que celui des femmes. Ou plus abîmé aussi, par le football ou la maladresse.

En réalité, rappelle une esthéticienne du salon Victoria, à Lausanne, les femmes ont les pieds très abîmés par le port de chaussures à talons. Souvent, les rendre présentables demande beaucoup de travail. Dans ce salon mixte, où les hommes viennent aussi se faire épiler, on ne lui a jamais demandé de pédicure. «Sans doute parce que les hommes n’ont pas besoin de montrer leurs pieds.» A moins que ce ne soit l’inverse.

Jean-Hugues Dubo: «Beaucoup d’hommes perçoivent la nudité des pieds comme un risque. A juste titre, d’ailleurs, si ces derniers sont mal entretenus: ils risquent d’avoir honte. En revanche, si leurs pieds sont trop bien soignés, on dira qu’ils manquent de virilité.» Le port de la sandale, cette quadrature du cercle.

«L’homme élégant a un problème avec la sandale… à moins que ce ne soit avec le pied. Peut-être parce que c’est la partie du corps la plus éloignée de la tête, siège de la pensée», avance le Chouan des villes. Un éloignement qui ne semble poser aucun problème quand il s’agit d’érotiser le pied féminin. A moins que ceci, justement, explique cela. Mais c’est encore une autre histoire.

1. Parisiangentleman.fr 2. Lechouandesvilles.over-blog.com 3. Shoemuseum.ch

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