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© (Anonyme/Médiathèque Valais/Martigny/1910)

Interview

Sandro Guzzi-Heeb: «La religion influence fortement la sexualité des Suisses»

On ne traite pas les galipettes de la même manière à Zurich ou à Morges, au XVIe siècle et aujourd’hui. L’historien Sandro Guzzi-Heeb, professeur à l’Université de Lausanne, détaille 
les étapes clés de l’histoire de la sexualité dans notre pays. Troisième épisode de notre série du week-end

Obscurs objets des désirs. Ce week-end, Le Temps propose une petite série d’articles dédiés à l’érotisme en Suisse, sous ses diverses facettes. Voici le troisième épisode de notre exploration.

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Le Temps: Peut-on tracer une histoire de la sexualité en Suisse? Quelles sont les sources dont on dispose?

Sandro Guzzi-Heeb: La question des sources est en effet très importante. On ne sait déjà pas exactement quelle est la vie sexuelle des gens aujourd’hui, c’est encore plus difficile concernant le passé. On peut exploiter certains documents tels que les registres paroissiaux pour l’époque moderne. Cela donne une idée des naissances illégitimes ou des enfants conçus avant le mariage des parents. Les tribunaux ecclésiastiques fournissent également des informations, sur les adultères par exemple.

– Les Beaux-Arts, la manière dont on représente la sexualité ne fournissent-ils pas d’autres indications?

– La médecine, la littérature ou la peinture sont des sources également. Mais elles restent difficiles à exploiter car ce que montre un peintre italien de la Renaissance n’est pas forcément ce que vit un paysan allemand à la même époque. A la Renaissance, on recommence à représenter le corps humain et le corps nu, cela indique un changement de sensibilité mais il n’est pas sûr qu’il soit valable pour toute la société.

– Quelles sont les grandes étapes de notre histoire sexuelle?

– La Suisse s’intègre dans le contexte de l’Europe occidentale. Il n’y a pas dix mille façons de pratiquer; dans les représentations de Pompéi par exemple ou dans certains récits du XVIe siècle, les positions et les formes de rencontres restent fondamentalement les mêmes. Ce qui est autour change en revanche énormément car cela dépend des cultures, des religions ou de phénomènes de mode. Un grand tournant est celui de la Réforme et de la Contre-Réforme.

On commence alors à imposer la sexualité uniquement dans le mariage. Chez les catholiques, c’est aussi, d’abord, un idéal mais il est peu respecté. A la fin du Moyen Age le célibat des prêtres est largement malmené et les bâtards de la noblesse sont nombreux. Les protestants veulent imposer la famille comme cellule unique de la sexualité et ferment les maisons closes. Les naissances illégitimes se mettent alors à tomber de manière sensible jusqu’aux XVIIe-XVIIIe siècles environ.

– Que se passe-t-il ensuite?

– L’Eglise perd de son influence sociale, chez les protestants comme chez les catholiques. Le développement économique entraîne une plus grande mobilité des personnes, qui gagnent en indépendance par rapport à leur famille. Il augmente également le recours à la domesticité et l’on sait que beaucoup d’enfants illégitimes sont conçus dans ce cadre. Les villes grandissent et offrent plus de liberté. Certains pays, dès lors, interviennent par des lois ou davantage de contrôle social.

C’est le cas de l’Angleterre victorienne ou de la France de Napoléon, qui culpabilise les mères d’enfants illégitimes. On ne cherche plus à retrouver les pères afin qu’ils entretiennent leurs rejetons. La Suisse réformée suit le même chemin, suivie vers la seconde moitié du XIXe par les catholiques. Une grande étape récente est l’invention de la pilule, qui permet de séparer sexualité et reproduction et ouvre de nouvelles possibilités, pour les femmes notamment.

– Et aujourd’hui?

– Internet et les réseaux sociaux entraînent sans doute une nouvelle révolution – les sociologues parlent de sexualité «récréative» – mais nous en savons trop peu pour l’instant. Il ne faut pas oublier non plus que les grands mouvements vers la libération peuvent être suivis d’un retour à la répression. La sexualité a toujours divisé les sociétés. Il reste difficile de parler d’une grande marche vers l’émancipation.

– Le rôle des religions est-il fondamental dans les différences qui prévalent en Suisse?

– En Europe, il y a de grandes différences nord-sud, réformés catholiques, riches-pauvres. La Suisse est passionnante car elle se situe au carrefour. La religion y joue en effet un rôle primordial. La contraception apparaît dès le XVIe siècle chez les élites protestantes et le XVIIIe dans leurs campagnes car selon les réformés, la sexualité est une affaire privée dans laquelle l’Eglise et l’Etat ne doivent pas trop s’immiscer. Ils interviennent à travers les consistoires, les tribunaux… mais surtout lorsqu’il y a des problèmes posés à la communauté, comme des enfants à charge ou des scandales.

Les catholiques sont beaucoup plus interventionnistes, ne serait-ce que par les confessions; le curé exerce un contrôle direct sur ses paroissiens. Pour eux, la contraception reste taboue aujourd’hui encore. L’illégitimité se pose également en termes différents. Elle reste basse jusqu’au XIXe siècle chez les réformés suisses alors que le taux de conceptions prénuptiales est bien plus élevé que chez les catholiques. Cela semble indiquer une plus grande tolérance par rapport à la sexualité pour autant qu’elle débouche sur un mariage. Chez les catholiques, on exerce un plus grand contrôle avant le mariage. Il y a en outre une nette différence de fertilité entre les catholiques et les protestants jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Elle perdure aujourd’hui par rapport au taux de divorce.

– Vous avez publié une étude sur les mœurs alpines entre 1700 et 1900. Quels en sont les principaux enseignements?

– La surprise de cette étude a été de constater que la vie sexuelle est liée au positionnement idéologique. Au XIXe siècle, par exemple, les libéraux et radicaux valaisans ont plus d’enfants illégitimes ou conçus hors mariage que les autres. Il y a une logique car ce sont les groupes les plus critiques par rapport à l’Eglise. Autre enseignement, le rôle joué par la parenté compte davantage que la classe sociale.

– Comment se positionne le Tessin, catholique mais également très latin?

– Il n’existe pas d’études approfondies sur la région mais on sait que le niveau d’enfants illégitimes est plus bas que dans le reste du pays. C’est peut-être lié à un contrôle plus strict de la communauté ou à la possibilité d’anonymiser l’abandon des enfants qui n’existe pas ailleurs.

– Qu’en est-il de la perception de l’homosexualité en Suisse?

– Le concept n’existait pas avant le XIXe siècle. On parle de sodomie ou de bestialité, mais cela a trait à l’acte et non à la personne. C’est théoriquement puni par le bûcher, chez les catholiques et les protestants, mais dans la pratique, on évite surtout d’en parler. Il y a une tolérance parce que cela n’engendre pas de problèmes matériels comme des enfants à nourrir. A la fin du XVIIIe siècle, des réseaux commencent à se constituer dans les grandes villes et cela entraîne une nouvelle pénalisation, qui dans certains cas perdure jusque très tard. Aujourd’hui, l’homosexualité reste condamnée dans de nombreux Etats. Les catholiques sont plus rigides sur la question.

– Quid de la masturbation?

– La masturbation devient une préoccupation majeure seulement au XVIIIe siècle, après que le docteur lausannois Tissot y a consacré un best-seller. Avant, on la condamne en théorie mais on s’en fiche en pratique car elle non plus ne pose pas de problèmes matériels. Le Lausannois estime qu’elle cause des maladies pouvant conduire à la mort. Cette position est nuancée dès le milieu du XIXe siècle mais la masturbation reste en partie taboue aujourd’hui.

– Comment évoluent les tabous?

– Nous avons évoqué l’homosexualité et la masturbation. Prenons l’inceste. L’Eglise catholique interdit toute relation entre parents jusqu’au quatrième degré mais délivre beaucoup de dispenses aux XVIIIe et XIXe siècles. Les protestants sont moins restrictifs. Aujourd’hui, la question est liée à la famille nucléaire. Les abus sexuels sont beaucoup plus thématisés parce que la sexualité est devenue quelque chose de central dans le développement personnel. C’est lié au succès de la psychanalyse, qui a marqué une autre étape fondamentale dans la manière dont on appréhende la sexualité.

– Que dire de l’éducation sexuelle?

– La pornographie a joué un rôle important. La France en est la véritable pionnière au XVIIIe siècle, avec des gravures et des dessins, de la littérature. Mais l’éducation sexuelle se fait plutôt dans le cadre de la famille ou ne se fait pas. Le sujet fait son entrée dans les écoles au XXe siècle, non sans résistances, plus ou moins rapidement selon les cantons. Aujourd’hui, Internet est devenu un support d’information capital, mais qui présente des problèmes évidents.

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