De Valence à Montpellier en passant par Briançon, le sanglier est devenu dans le sud de la France une vedette des conversations de bistro et l'ennemi juré des derniers agriculteurs. Il mine les terrains, dévore le maïs, déterre les semences et saigne les pins. Une association d'éleveurs de l'Aude l'accuse même d'attaquer le bétail, arguant que l'homme l'aurait habitué aux régimes carnés. Non content de perturber la vie agricole, il peut retourner un terrain de camping, comme à La Motte (Drôme), envahir un terrain de golf, comme à Lamalou-les-Bains (Hérault) ou s'installer sur la terrasse de particuliers et y dévorer une centaine de bulbes.

Cette prolifération a moins de vingt ans, mais déjà ses causes se perdent dans les brumes de la rumeur. On déplore le dépeuplement des régions méditerranéennes, qui laisse des terres en jachères et des vergers abandonnés où les sangliers se régalent de fruits oubliés. On invoque la raréfaction du gibier et la quasi-disparition du lapin et de la perdrix, qui font du sanglier le nouveau «chouchou» des chasseurs. Et on accuse donc ces derniers et les propriétaires de chasses qui l'auraient nourri, l'auraient parfois élevé en enclos, le mariant même avec le cochon pour augmenter la reproduction. Autant de pratiques aujourd'hui proscrites mais dont on raconte qu'elles se perpétuent dans des chasses privées, dans le but de garantir le cheptel aux chasseurs citadins.

Soutenu ou pas par des éleveurs pirates, le taux de reproduction du sanglier, de l'ordre de 100% par an, a de quoi inquiéter. Devant cette déferlante, de nombreuses communes se sont alarmées et disent vouloir faire front. Les agriculteurs obtiennent quelques dédommagements. Les pouvoirs publics prolongent la chasse d'un mois. Au besoin, ils font tirer la nuit à la lampe ou organisent des battues officielles. A La Motte, la dernière s'est soldée par le tir d'un minable marcassin de 16 kilos. Et, dans les bistros, beaucoup pensent comme Michel Imbert, spécialiste de la faune aux Eaux et forêts: «Tout le monde parle de gestion du cheptel. Mais personne n'a la même définition de cette gestion.»

X. de S.