Prout, Conard, Poiraud - les noms difficiles à porter, comme ceux-ci qui figurent dans le hit-parade tenu par le site ridicunom.doc, sont le plus souvent le résultat d'accidents étymologiques. Sauf dans un cas: les descendants d'esclaves des Antilles, de l'île Maurice et de la Réunion sont nombreux à porter des noms délibérément injurieux, infligés à leurs ancêtres dans un esprit de revanche mauvaise au jour de leur affranchissement: Trouabal, Crétinoir, Lavidange, Crime, Gros-Désirs, Gouacide, ou Bracmort, entre autres. Théologien et anthropologue, Philippe Chanson leur a consacré un livre*.

Le Temps: Les patronymes des Antilles, voilà un sujet assez spécifique. Comment en êtes-vous venu à vous y intéresser?

Philippe Chanson:J'ai passé plusieurs années comme pasteur en Guyane et j'ai vite compris que quelque chose de très difficile, d'indicible se nouait autour de la question des noms. J'enseignais, par exemple, la théologie. J'ai découvert que quelques-uns de mes étudiants n'utilisaient pas le nom figurant sur leurs papiers d'identité, sous lequel ils avaient été inscrits au cours. Presque tout le monde a un «ti-non», un petit nom, parfois un sobriquet, sous lequel il est connu. Et ce n'est que la surface des choses.

- En dessous de la surface...

- Il y a l'esclavage. Les esclaves ont été dépouillés de tout: de leur terre, de leur langue, de leur histoire, de leur religion. Leur peau a été assimilée à une caractéristique infamante. Ces éléments reviennent sans arrêt dans les discussions, ils font partie de l'identité antillaise. Le patronyme est très peu mentionné. C'est significatif: c'est le plus pervers des stigmates.

- D'où viennent ces noms?

- Au moment de la traite, les esclaves ont été baptisés. Ils ont donc reçu des prénoms chrétiens, par lesquels ils étaient désignés, perdant leur nom d'origine. C'étaient des prénoms très peu personnalisés - si le palefrenier, par exemple, s'appelait Jean, à sa mort, on pouvait désigner un autre esclave qu'on prénommait aussi Jean par esprit de simplicité. Un peu comme un objet.

- Vous dites qu'il y a là une très grande violence...

- Bien sûr. Enlever le nom de quelqu'un, c'est lui enlever une partie importante de sa personnalité, surtout en Afrique, où le nom a des fonctions sociales et magiques très importantes. Cela le coupe de sa culture, de son identité. Plus généralement, les colons français, à leur arrivée, ont tout renommé: les lieux, les individus - comme s'ils arrivaient dans un monde vide, qu'ils créaient de rien. C'est d'une incroyable arrogance.

- Mais les Antillais d'aujourd'hui ne portent pas ces prénoms.

- En principe, non. En 1848, la métropole a aboli l'esclavage. En quelques mois, il a fallu distribuer des nouvelles identités aux affranchis. C'était compliqué car il était interdit de donner à un affranchi un nom déjà utilisé par un homme blanc. Et les anciens esclaves, pour la plupart ne savaient ni lire ni écrire. Ils n'étaient donc guère en situation de se défendre.

- Comment a-t-on procédé?

- On a épuisé toute une série de nomenclatures: les personnages bibliques, les personnages de l'Antiquité, de l'histoire et de la littérature française, la mythologie grecque, la géographie, la liturgie avec des noms comme Missel, Miraculeux, Pardon, etc. Il y avait un gros besoin...

- Les noms que vous citez n'ont rien d'injurieux. Au contraire, certains semblent plutôt flatteurs.

- C'est vrai. Les noms insultants ne forment que 5% à 10% du total. On peut imaginer qu'ils ont été donnés par des employés d'état civil excédés par la tâche accablante qui leur avait été confiée. Mais on y trouve aussi une forme de revanche: c'est le dernier acte de pouvoir que peut s'autoriser la société des maîtres. Il est absolu, jouissif.

Cela dit, si les noms insultants comportent une forme de violence particulière, ce ne sont pas les seuls. Tout le processus est violent: il a constitué une deuxième forme de dépossession, après celle de l'esclavage. Même s'il a aussi donné naissance à des noms très beaux, ou si certains maîtres ont donné leur nom à leurs esclaves.

- Comment la société antillaise compose-t-elle avec cette réalité?

- En mettant les noms hors jeu. Comme je l'ai dit, c'est devenu un principe culturel d'avoir un ti-nom, un surnom. Il n'est pas forcément flatteur, il peut même être mordant mais l'important est qu'il soit accepté par celui qui le porte. Beaucoup ont aussi un nom secret, qu'on chuchote à l'oreille de l'enfant à sa naissance et qui protège sa véritable identité. C'est une tradition africaine, reliée aux rituels magiques. Mais aux Antilles, il prend une fonction supplémentaire de protection face au nom officiel, qui porte telle une tache, le souvenir indélébile de l'esclavage.

- Dans votre livre, vous évoquez une possible réparation...

- Oui. Il me semble qu'une violence collective comme celle-ci doit recevoir une réparation collective. On pourrait, par exemple, offrir à tous les Antillais blessés par leur nom une possibilité simplifiée pour en changer.

- Est-ce nécessaire? Le changement de nom est déjà possible.

- Ce serait très différent: aujourd'hui, il faut entamer une procédure lourde, pas très accessible pour des gens qui vivent assez loin de l'administration et s'en méfient. Et puis, contre quoi le changer? Cela ne va pas de soi, surtout si l'on se rappelle qu'un nom même difficile, vous rattache à une tradition, à une famille. Lorsque j'enquêtais sur cette question, un de mes interlocuteurs m'a fait remarquer que moi-même, je m'appelais bien «chanson». Et que je ne songeais pas à changer de nom... Dans une démarche telle que je la propose, on substituerait à ce chemin individuel difficile une procédure collective, clairement désignée comme une réparation.

* La blessure du nom Une anthropologie d'une séquelle de l'esclavage aux Antilles, Philippe Chanson, Academia Bruylant, 2003. Le livre sera présenté et discuté devant la Société suisse des américanistes le 21 janvier à 19h30 au centre culturel Tierra Incognita, rue Charles-Humbert 6 à Genève.