SINGULIERS CERVEAUX (1/5)

Sara est prosopagnosique : «Je me salue dans la glace»

A 42 ans, elle ne reconnaît pas les visages, y compris le sien ou ceux de ses proches. Un changement de coupe de cheveux est le plus mauvais tour que ses amis puissent lui jouer

Ne pas reconnaître les visages, ne percevoir aucune odeur, associer les lettres aux couleurs… «Le Temps» s’intéresse au quotidien de personnes dont le cerveau fonctionne différemment. Explorations neurologiques.

Des anecdotes, elle en regorge. Il y a ce jour où elle a croisé son mari dans un endroit inattendu, a pensé «Tiens, cet homme me plaît», lui a adressé un sourire magnifique. L’homme s’est approché, un peu, beaucoup. Trop. Elle allait lui signifier la limite à ne pas franchir, quand il s’est présenté comme son époux. Cette autre fois où, s’apercevant dans un miroir, elle s’est adressé un «Bonjour Madame». «Lorsque j’ai réalisé que c’était moi, cela m’a fichu un coup de vieux parce que jusqu’alors, je me disais simplement «Salut»!» Sara* a de l’humour à revendre mais une incapacité à reconnaître les visages. La Lausannoise est atteinte de prosopagnosie.

Une pathologie héréditaire

Petite, elle n’a pas souvenir que ce particularisme lui ait causé la moindre inquiétude, à part des maîtresses régulièrement confondues. Elle n’a même pas conscience d’être différente; sa mère et sa sœur ont le même problème, le trio s’amuse de ne pas se reconnaître dans les albums de famille. A l’adolescence, les choses se corsent. Soucieuse de bonne intégration, Sara sourit et parle à tout le monde de peur de snober involontairement un copain qu’elle n’aurait pas reconnu. Certains garçons, prenant sa jovialité pour un laissez-passer, se montrent un peu trop libidineux. La jeune fille arrête de saluer à tout va, avec l’angoisse – toujours prégnante aujourd’hui – d’ignorer une personne amie.

Mettre un nom sur cette situation m’a énormément soulagée et m’a permis de développer plus encore de stratégies

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«J’ai entendu le mot prosopagnosie pour la première fois à l’âge de 25 ans, lors d’un entretien d’embauche où je devais citer trois défauts. Mettre un nom sur cette situation m’a énormément soulagée et m’a permis de développer plus encore de stratégies», note la brune au visage doux. La première parade, évidente, consiste à repérer le plus rapidement possible – et à retenir – un vêtement, trait ou accessoire distinctif chez son interlocuteur. «J’ai appris à ne pas me souvenir d’un chapeau de paille car il s’enlève», s’amuse Sara. Une amie qui se coupe les cheveux ou une actrice, dans un film, qui ressort de la salle de bains avec un chignon et la Romande ne les reconnaît plus.

L’allure générale, la démarche, la voix sont également passées au crible. C’est à cela que Sara discerne généralement ses proches. La mode est son ennemi, les uniformes également. «Tous les hommes entre 40 et 50 ans sont grisonnants avec une barbe, ni grands ni petits, ni gros ni maigres. Ils portent les mêmes costumes. C’est l’enfer!»

Reconnaître à l’instinct

Avant un rendez-vous, la journaliste googlise les personnes et s’arrange pour avoir l’air très occupé, afin que l’on vienne à elle. Il lui arrive de faire semblant de téléphoner. Les réunions l’angoissent et elle admet son impossibilité à travailler dans les domaines politiques ou économiques par exemple, où le relationnel a une importance primordiale, où les rassemblements sont quotidiens. Evoquer la prosopagnosie n’est pas toujours simple.

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Si Sara ne mémorise pas les visages, elle les distingue cependant. Elle les trouve beaux ou laids. Et d’instinct, elle classe les gens en deux catégories: gentils et méchants. «Cela a un côté très enfantin, mais lorsque je croise quelqu’un, je sais si je l’aime bien ou non, même si je ne le reconnais pas. Du coup, je lui souris plus ou moins franchement, je me mets à discuter ou non!» Tout à coup, son regard s’échappe au loin. «Vous voyez le type là-bas? Il me fait bonne impression. Je pense que c’est avec lui que j’ai plaisanté tout à l’heure dans l’ascenseur, mais je n’en suis pas sûre. Quelle attitude adopter si je le croise un peu plus tard? J’ai sûrement dû commettre un tas d’impairs, sans m’en rendre compte!»

Il y a dix-huit mois, Sara est devenue maman. Depuis, elle a passé énormément de temps à scruter le visage et le corps de son enfant. «Chaque grain de beauté, l’ourlet de ses oreilles, la forme de ses yeux…, énumère-t-elle. J’ai tellement peur de ne pas le reconnaître que je l’apprends par cœur!» Elle a l’impression que cet entraînement intensif a débloqué quelque chose, qu’elle parvient mieux, désormais, à saisir les figures. La vieillesse cependant est une perspective qui l’angoisse. Déjà, la fatigue joue beaucoup sur ses facultés. «Je compense énormément en me souvenant des noms et de tout un tas de choses. Longtemps, j’ai pu citer sans problème les vêtements que portait un tel au restaurant, ce qu’il avait mangé et si ça lui avait plu. J’y arrive un peu moins aujourd’hui et je ne sais pas comment je parviendrai à me débrouiller lorsque la mémoire me fera défaut.» Au moins pourra-t-elle prétexter le troisième âge…

* Prénom d’emprunt


La prosopagnosie

La prosopagnosie peut résulter d’une lésion du lobe temporal droit du cerveau ou être génétique. «La zone du cerveau qui réagit aux visages fonctionne car ces gens parviennent tout à fait à distinguer un nez, des yeux… Mais ils sont incapables de considérer ces différents éléments pour définir une identité», explique Radek Ptak, neuropsychologue aux Hôpitaux universitaires de Genève

Chez l’être humain, les mécanismes de reconnaissance des visages sont si fins qu’ils ne fonctionnent plus lorsque les visages sont présentés à l’envers ou que l’on se trouve face à des personnes d’une autre origine. «Il est très compliqué d’aider les prosopagnosiques car ils ont développé des mécanismes d’adaptation si puissants que l’on ne peut proposer mieux», ajoute Radek Ptak.

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