C’est une voiture rouge, à la peinture écaillée. Une Pontiac Firebird précisément, une vieille gloire. On la croit photographiée depuis un balcon d’immeuble, seule en bas dans un parking vide. Illusion: c’est un jouet cabossé à force d’avoir été propulsé sur des circuits imaginaires. Et le parc de bitume avec ses lignes épaisses? En réalité, le carrelage d’une cuisine. L’image est une de la série Parenthèse publiée par Le Matin Dimanche et qui a valu à Sarah Carp de recevoir la semaine passée le Swiss Press Photo 2021.

«Dehors c’est la crise, dedans le pays des merveilles», a très bien résumé Bernhard Giger, le président du jury. Mars 2020, le monde se confine, s’immobilise, se tait. Au troisième étage d’une belle bâtisse d’Yverdon-les-Bains, à deux pas de la place Pestalozzi, Sarah Carp invente un bout de planète. Une cour de récréation pour Lina (7 ans) et Anna (3 ans). La pandémie a gelé ses mandats de photographe, pas ceux de mère. Protéger, rassurer, amuser et surtout faire rêver.

Porte, le danger

«Les deux premières semaines ont été tendues, comme pour tout le monde, il y avait tant de parano, on n’osait même plus tenir une porte», raconte-t-elle. Avec son téléphone puis son Canon, elle prend des photos de cette nouvelle vie triangulaire, sans personne d’autre, ni les amis, ni les grands-parents, ni même le voisin de palier qui a toujours besoin d’un œuf ou deux.

Les filles habituées à cette maman qui fait des images se prêtent au jeu. Elles se mettent en scène, commandent des reportages d’une pièce à l’autre, se maquillent, se griment – mousse de savon sur le visage dans le bain, deux jambes et un pyjama comme les pieds d’un fauteuil renversé, le dinosaure sur le t-shirt d’Anna qui mord la maladie. Un peu de farine tombée par terre? Clic: on voit la Voie lactée.

Jours en poésie et couleur pour chasser les peurs du noir, les autres images, celles de la télévision, ces gens dans les hôpitaux avec plein de tuyaux et qui étouffent. Sarah est anxieuse souvent, pas devant les filles, mais à la nuit tombée quand elles sont endormies. La solitude, la crainte du manque d’argent pour les indépendants comme elle. Lina a ressenti cela: il y a cette photo où on la voit recroquevillée, en position fœtale, dans l’armoire à jouets, tout en bas. «C’était vers la fin du confinement, il y avait beaucoup de lassitude, j’étais épuisée. Le placard était pour Lina un refuge, un double confinement», confie-t-elle.

Durant la crise sanitaire, les journalistes de presse ont beaucoup tourné leur regard vers l’intérieur pour consigner les petites choses infimes, futiles, mais essentielles. «J’ai utilisé la photographie pour sortir de la réalité, jouer avec mes filles, faire ressortir ce que l’enfance a de magique», résume Sarah Carp. Le Swiss Press Photo aurait pu aller à un reportage aux soins intensifs de Locarno. Il a choisi cette sublime parenthèse, la vie que l’on croyait à l’arrêt entre nos murs mais qui chahutait dans les cœurs.

Rien ne prédisposait Sarah Carp à la photographie. Elle est née à Zurich d’une mère infirmière et d’un père pédiatre. Déclic: sa grand-mère est amie avec la Neuchâteloise Monique Jacot, l’une des premières femmes photojournalistes. Elle est féministe, indépendante, grande voyageuse. «Une source d’inspiration», dit Sarah. Elle entre à l’Ecole de photographie de Vevey, est diplômée en 2003, y travaille comme assistante, enchaîne avec une formation d’éducatrice de la petite enfance «pour toucher au social, à plus d’humanité».

Deux frères martyrs

Elle a déjà connu la douleur, deux fois. Un frère atteint d’une malformation cardiaque, décédé à l’âge de 18 ans. Un autre mort d’une leucémie en 2009. Il avait 23 ans. Elle l’a photographié à l’hôpital et a publié en 2013 le recueil Donneuse apparentée. Images de ce frère alité et perfusé, d’une vitre frappée par la pluie, d’un brancard oublié dans un couloir. Images de Sarah allongée elle aussi sur un lit d’hôpital lorsqu’elle fit, en vain, don de cellules souches pour guérir ce frère.

Puis la vie l’a rattrapée. Lina est née. Toutes deux vivaient alors au pays de Galles avec le mari et père, universitaire. Il est resté là-bas. Elles sont rentrées avec un passager en plus, Anna dans le ventre de Sarah. Elle a travaillé au Rolleiflex «dont l’approche est profonde et mélancolique» pour aborder cette seconde maternité. Renaissance fut exposée au Musée du Léman en 2019.

D’autres travaux, d’autres expositions, des commandes de communes, de la presse jusqu’à la consécration. Lors de la remise du prix la semaine dernière, on lui a dit qu’elle était la première femme ainsi distinguée. Erreur: en 2003, Siggi Bucher fut lauréate pour avoir capté dans son viseur les larmes de Roger Federer lors de sa première victoire à Wimbledon. Sarah Carp a cherché cette image, l’a trouvée bouleversante. Elle en a de tout aussi émouvantes. Comme ce coquillage posé délicatement dans la main de Lina, qui, s’il était porté à l’oreille, laisserait à coup sûr entendre la rumeur de la mer.


Profil

1981 Naissance à Zurich.

2003 Diplômée de l’Ecole de photographie de Vevey.

2013 Naissance de Lina.

2017 Naissance d’Anna.

2021 Lauréate du Swiss Press Photo.


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