Portrait

Sarah Olivier, la (très) brève histoire du temps

L'universitaire genevoise férue d'époque mérovingienne a remporté la finale suisse de «Ma thèse en 180 secondes». Elle concourt ce jeudi pour la finale internationale à Liège. Rencontre

On parie qu’elle va commander un expresso. Même pas. Ce sera un jus de pamplemousse et un verre d’eau. Sarah Olivier n’est pas une personne pressée. La demoiselle (elle a 26 ans) a remporté le 18 mai dernier à l’Uni Dufour (Genève) la finale suisse de «Ma thèse en 180 secondes».

Sujet: «La mémoire mérovingienne au travers de ses réécritures. Transmission, renouvellement, légitimation (XIVe-XVe siècles)». Ce concours, inspiré du Three Minute Thesis australien que les Canadiens et les Français ont importé en 2014, est arrivé en Suisse en 2016. C’est un exercice pour le moins ardu, qui consiste à faire face à un public et un jury, se muer en comédien, auteur, metteur en scène, être concis mais exhaustif. Vulgariser sans ôter au travail sa substance. Au contraire, celle-ci se doit d’être clairement livrée aux examinateurs. «C’est une espèce de résumé à la vitesse grand V. Avant tout, l’auditeur doit savoir de quoi parle notre thèse avec le rappel des points clés», résume Sarah.

Un entraînement acharné

Le candidat qui va au-delà des trois minutes est éliminé sans pitié. Celui qui achève son texte à la cent septante-cinquième seconde ruine ses chances. Sarah s’est beaucoup entraînée. Avec son colocataire, un étudiant en psychologie qui a corrigé les postures trahissant son stress. Mais aussi avec un journaliste radio qui a raccourci des phrases, mieux rythmé le palabre.

Sarah, qui a derrière elle dix ans de scène au Théâtre du Loup, a adoré se mettre ainsi en danger. Et elle fut très hardie voire intrépide en entamant ses 180 secondes avec une… comptine: «Le bon roi Dagobert a mis sa culotte à l’envers. Le grand saint Eloi lui dit: «Ô mon roi! Votre Majesté est mal culottée…» Pas de fausse note, de l’aplomb, les 200 spectateurs ont été captivés. Elle explique: «C’était ma façon d’accrocher immédiatement l’auditeur, de l’emmener, tout le monde connaît cet air, tout le monde l’a fredonné.»

Elle poursuit: «Le plus étonnant est que la chanson ridiculise le roi Dagobert alors que mon travail portant sur sa période de vie, comme celle de Clovis, est à l’opposé de cette posture. Je le mets plutôt en valeur. J’ai enchaîné en expliquant que je travaillais sur une mémoire positive du XVe siècle.»

Une des rares historiennes sur scène

Elle fut donc déclarée vainqueur (récompense de 1500 francs) en partant avec le sérieux handicap d’être une littéraire et une historienne. La quasi-totalité des 14 autres doctorants finalistes (en provenance de l’EPFL, l’UNIL, l’UniNE, l’Unifr et l’Unige) étaient des scientifiques. «L’exercice leur est plus aisé car leur matière est plus concrète, attrape davantage les gens. La médecine, la physique sont d’une utilité immédiate tandis que les lettres paraissent futiles, superflues.»

Ainsi un doctorant à la Faculté des sciences a eu cette accroche efficace: «Cher public, laissez-moi vous emmener dans le monde magique de l’imagerie médicale. Un monde au service de l’entité suprême appelée diagnostic.» Bonne prestation, certes, mais Sarah fit mieux avec son roi Dagobert.

En piste pour la finale internationale

Jeudi à Liège, elle va concourir pour la finale internationale francophone en reprenant son rôle de chanteuse et conteuse qui a tant séduit le jury suisse. Face à elle, 19 autres candidats venus du monde entier. Le jury sera composé de journalistes (Arte, Libération, RTBF), d’un ambassadeur roumain, d’une scientifique canadienne, d’un professeur marocain de l’Université Hassan II, de la gagnante de l’an passé (une Suissesse originaire de Fribourg). «Au moins, j’aurai une voix», plaisante Sarah.

Elle a décidé de concourir par défi mais aussi pour se sentir un peu moins seule. «Une thèse est un travail sans réel partage. J’ai éprouvé le besoin d’entrer en contact avec les autres, ouvrir ma recherche et promouvoir d’une certaine façon les études de lettres et d’histoire.»

«J’aime tourner les pages de manuscrits anciens»

Sarah est tombée dans l’encre, toute petite. Une enfance littéraire, parents enseignants en français, papa écrivain lauréat du Prix Interallié en 2010 (L’Amour nègre). Les Trois Contes de Flaubert furent une révélation pour la petite Sarah, qui relit encore Madame Bovary tous les ans. Maturité en latin, anglais et français.

Une année sabbatique à Berlin en 2009 avec sa meilleure copine pour apprendre l’allemand et découvrir cette ville de tous les possibles, un centre du monde où la vie se réinvente sans cesse. Puis elle étudie l’histoire à Genève et dans le même temps l’histoire du cinéma à Lausanne.

Elle occupe désormais un poste d’assistante doctorante et enseigne à des étudiants en bachelor. Pourquoi avoir choisi le Moyen Age? Réponse de l’experte en époque mérovingienne: «Le christianisme et l’histoire de l’Eglise m’intéressent au plus haut point et j’aime le rapport aux sources, aller par exemple à Paris à la Bibliothèque nationale Richelieu pour tourner les pages de manuscrits anciens.» Dans trois ans, Sarah Olivier soutiendra officiellement sa thèse. En un peu plus de 180 secondes… puisque cela peut durer quatre, voire cinq heures.


Profil

1990: Naissance à Genève.

2015: Rencontre avec Harold, qui partage sa vie.

2015: Début du doctorat.

Mai 2017: Remporte la finale suisse de «Ma thèse en 180 secondes».

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