«Un plan marketing d'enfer: quelques dessins, une bonne promo, et le Prophète embrase la scène planétaire», titre aujourd'hui en une Saturne, sous un dessin psychédélique de Jésus-Christ réétiqueté en Mahomet. Rien d'offensant, du moins faut-il l'espérer, mais en revanche un journal satirique à sa juste place, en phase avec l'actualité, grattant où cela gratouille. Cette réactivité manquait au périodique romand, lequel paraît désormais tous les vendredis.

Saturne est né au printemps 2004 par la volonté d'une journaliste, Ariane Dayer. Celle-ci mettait alors un terme à une année sabbatique après avoir été éjectée du poste de commandement de L'Hebdo. Portées par la certitude qu'il existait une place en Suisse romande pour un journal satirique, la journaliste et son équipe ont tenté de mixer des textes «vécus» avec de la poésie et des articles pamphlétaires. Mariage improbable qui a décontenancé plus d'un lecteur: «Ce problème d'identité, ajouté au fait que l'on nous avait présentés avant même notre naissance comme l'équivalent suisse du Canard Enchaîné, nous a desservis», concède la rédactrice en chef de Saturne.

Réflexion de fond

Il n'empêche: le journal au titre suranné, qui fleure le Second Empire comme un daguerréotype sent l'acide, a suscité assez de curiosité pour poursuivre son aventure, alors même que la durée de vie d'un périodique satirique est en général courte de ce côté-ci du Jura. Il a surtout bénéficié du soutien de mécènes, en particulier l'investisseur Daniel Salzmann, l'un des artisans du redressement de l'épicerie en ligne LeShop.ch.

Mais le problème identitaire, ainsi que le rythme bimensuel qui éloignait par trop le journal de l'actualité nécessitaient une réflexion de fond pour revoir l'ensemble. Cette réflexion a abouti sur la formule hebdomadaire, apparue pour la première fois la semaine dernière.

Le format carré et le papier façon kraft ont été abandonnés au profit du tabloïd et de l'offset. Le prix au numéro a été baissé de 6 à 4 francs. La rédaction a été étoffée. Les textes ont été raccourcis. Et de nouvelles rubriques scandent les 24 pages du journal, qui bénéficie au surcroît d'une nouvelle maquette. Un divan psychanalytique par ici, un quiz par là, une chronique antiscientifique au milieu, l'ensemble est plus tonique qu'auparavant, sans éviter quelques coups de griffe gratuits ou baisses de régime dans l'inspiration. Les journalistes en prennent pour leur matricule dans la page «Les médiatiques», Ariane Dayer étant énervée par, dit-elle, «le ronronnement de la presse romande qui se protège elle-même, ne se critique jamais, manque de courage dans ses éditoriaux et confond le journalisme avec la compilation de dépêches digne d'un greffier». Ouille.

Saturne tire sa sève graphique d'un tronc commun de dessinateurs, une vingtaine environ, qui multiplient les registres, du caustique au méditatif, de la caricature pur jus au strip vachard. «Quand les dessins arrivent ici, c'est toujours un moment magique», s'enthousiasme la rédactrice en chef. Celle-ci reçoit désormais chaque semaine des propositions de collaboration, aussi bien pour des dessins que pour des chroniques.

Tiré comme auparavant à 30000 exemplaires, et même davantage pour les premiers numéros de la nouvelle formule, Saturne accueille peu de publicité, celle qui nourrit les comptes d'un journal. «C'est un problème cuisant», soupire Ariane Dayer. Le genre satirique effraie les annonceurs. Et le fait de ne pas appartenir à un groupe de presse complique la tâche, surtout lorsque les quotidiens gratuits essaiment sur tous les quais de gare. Mais Ariane Dayer, qui a engagé un directeur commercial, ne désespère pas d'attirer la pub nécessaire à la pérennité de la publication.

«Je suis optimiste»

Un business plan vient d'être établi sur trois ans, toujours avec le concours fidèle de mécènes, dont le principal reste Daniel Salzmann. «Je suis optimiste, précise celui-ci. Saturne est désormais plus proche de son lectorat, plus professionnel aussi. Il n'a pas besoin d'un énorme tirage pour vivre. J'espère que d'autres personnes, séduites par la nouvelle formule, nous rejoindront dans l'aventure cette année.»