San Francisco

A Sausalito, Californie, une utopie sur l’eau

Village flottant et autonome, Napa St. Galilee Harbor est un territoire réservé uniquement aux communautés artistique et maritime. Tour de la propriété avec les habitants des bateaux-maisons

En octobre 2018, Le Temps a déplacé une partie de sa rédaction dans la région de San Francisco, à la rencontre des ceux qui préparent les pratiques et technologies du futur. Nous reproposons ces jours quelques-uns de ces articles.

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Chapeau à bords larges, chemise à carreaux, blue jeans. Elle a un petit air de cow-boy, Camilla. D’ailleurs, elle monte aussi à cheval. Et son Far West se trouve à deux pas de là où le soleil se couche dans le Pacifique. A Sausalito, village au nom et au climat tropicaux, au nord de la baie de San Francisco, un lopin de terre préserve farouchement sa liberté et les utopies héritées du Summer of Love.

Il suffit de traverser le Golden Gate, d’ôter son manteau ouaté de brouillard, et de descendre vers l’été éternel au bord de l’océan. Ne vous attardez pas dans le port, passez vite l’enfilade de restaurants et de boutiques branchés, fuyez leur cacophonie touristique et filez tout droit, tout au bout de ce lieu de villégiature prisé, jusqu’à apercevoir, au détour d’une route, deux rangées de boîtes aux lettres bigarrées des habitants de Napa St. Galilee Harbor.

Un havre de paix où les airs de la poésie des années hippies se mélangent parfois à des odeurs plus grisantes. Un village flottant où des bateaux-maisons colorées jouent aux saltimbanques au fil de l’eau.

L’incontournable brouette

En se promenant dans ses ruelles – des pontons en bois qui se balancent et crépitent au gré des vagues –, vous la verrez, peut-être, la charmante Camilla. Elle marchera d’un pas affairé le long de la jetée. A coup sûr, elle aura son chapeau, ses deux chiens à ses côtés, son petit serré dans les bras, son aîné installé confortablement dans une brouette, parmi les sacs de commissions et de linge propre récupéré dans la buanderie, et d’autres affaires encore, toutes ces choses qu’il faut transporter depuis le parking sur terre ferme jusqu’à la maison sur l’eau. L’incontournable brouette, devenue un objet du quotidien.

«Le plus grand changement quand vous troquez un logement en ville contre une embarcation amarrée, c’est toute l’organisation supplémentaire qu’il faut gérer, mais à laquelle on s’habitue finalement très vite», sourit Camilla. Comme à tant d’autres choses. La vie sur un bateau, aussi romantique que l’épopée puisse paraître, demande d’apporter quelques correctifs à certains points de vue ou d’ancrage. Surtout quand une tempête renverse toute votre vaisselle et vous plaque au fond d’un canapé pour quelques heures d’impitoyable carrousel.

Promiscuité spacieuse

Il est recommandé, aussi, de réviser ses critères de confort. De renoncer à la notion de chambre en tant qu’espace cloisonné, de la réduire à la superficie d’un lit, et de regrouper tout l’habitat sur la surface d’une coque d’une trentaine de mètres carrés. Un petit carré pour la cuisine, un autre pour la douche à l’autre bout du navire, et, au milieu, le reste des «pièces de la maison» en miniature: lits-compartiments pour enfants, chambre-matelas sur la mezzanine pour les parents, canapé du salon, un coin à manger. Mais chez Camilla, cette promiscuité semble spacieuse et baignée de lumière, sans aucun doute grâce aux touches de déco coquettes et au design épuré qui trahit ses origines scandinaves.

Pour le reste, la situation requiert quelques adaptations du vocabulaire. Quand Otis, 6 ans, s’agite un peu trop, on le renvoie «sur le lit». A se demander si cela peut être considéré comme une vraie punition. «J’ai une belle vue, depuis ici», se félicite le bambin blond, une effigie du Petit Prince de Saint-Exupéry, en montrant une forêt de mâts hérissés dans le havre. Et pour jouer aux pirates, il n’a même pas besoin de construire le bateau, quoi de plus pratique!

Le bercement perpétuel des vagues

Le petit Amos, 9 mois à peine, observe son frère présenter quelques acrobaties nécessaires à l’abordage des vaisseaux adverses, et s’amuse. Il se réjouit probablement de tous ces jeux qui l’attendent lui aussi et il semble déjà bien habitué au tangage. Il ne pleure même pas quand une secousse lui fait perdre l’équilibre… Un calme enviable. Sans aucun doute, le bercement perpétuel des vagues doit-il exercer un pouvoir apaisant sur les enfants.

Sur les adultes aussi, une fois qu’on s’y est habitué, rient Camilla et son mari, Fiver. «Les premiers mois, nous avions l’impression de tanguer même sur terre ferme, et puis ça passe, ça devient naturel, comme toutes les autres nouveautés.» «Le bateau, c’est comme une nouvelle petite amie, il faut prendre ses habitudes», lance Fiver, stature d’athlète, regard espiègle. Il habite le village flottant depuis quinze ans et peut en attester: les quelques inconvénients sont vite oubliés et il ne reste que des avantages.

«Ce chemin depuis le parking jusqu’au port, il est spécial, il apporte quelque chose de plus que les quelques pas qu’on fait normalement depuis le garage jusqu’à la porte de la maison. Quand tu descends les quais, tu marches à côté de l’eau, des oiseaux, tu regardes le ciel et l’océan, et cette transition dans la nature efface tous les problèmes au travail, dans le monde extérieur, parce qu’ils restent dans la voiture, sur le parking, et ne passent pas l’entrée du havre», dit Fiver, qui en a besoin, de cette transition. Poète et musicien, il a repris un travail sur les chantiers à la naissance d’Otis, parce que la réalité financière rattrape les rêves, même dans l’ancien repaire hippie de Sausalito.

Love not Hate

La communauté de Napa St. Galilee Harbor puise ses sources dans le bouillonnement revendicateur des années 1960. Les dessins et inscriptions sur les pylônes rouillés le long des pontons, égayés de pots de fleurs et autre bric-à-brac pittoresque, continuent à affirmer les valeurs de la contre-culture: Peace, Kindnesse, Love not Hate…

«Le Summer of Love a attiré beaucoup de monde à San Francisco et dans la région. Tous ceux qui vivaient d’utopies, énormément de créatifs et d’artistes. Historiquement village de marins et de pêcheurs, Sausalito convenait bien à ce mode de vie idéaliste, tout comme les vieux bateaux de guerre rafistolés en pavillons d’habitation», poursuit Fiver.

L’imagination ne connaissait pas de frontières, y compris sur le plan architectural. Les maisons flottantes de Sausalito sont un patchwork arc-en-ciel: elles se parent de fleurs de la tête aux pieds, prennent la forme des vagues ou des vaisseaux extraterrestres, se revêtent de mosaïques cubistes et empruntent leur palette aux roulottes de cirque d’un dessin animé.

Démocratie directe

Après la tombée de fièvre hippie, la communauté a pu défendre son indépendance et reste aujourd’hui autogérée telle une coopérative par la voie de la démocratie directe, comme en Suisse. Les décisions importantes sont discutées lors des réunions et soumises au vote. St. Galilee Harbor n’ouvre ses portes qu’aux représentants des métiers artistiques ou maritimes. Les places sont rares et l’attente peut durer plusieurs années. Le processus de sélection est strict: après avoir soumis un dossier et deux lettres de recommandation, il faut encore gagner la confiance de la communauté et faire approuver sa candidature par 60% des membres.

L’un des critères les plus importants est le revenu annuel, qui ne doit pas dépasser les 60 000 dollars. «L’idée est de garder ce territoire abordable aux faibles revenus, ce qui nous permet de préserver l’esprit initial de la communauté et de résister à la gentrification et à la flambée des prix partout dans la baie», souligne Fiver. Ainsi, les taxes qui alimentent le fonds commun sont partagées équitablement entre les habitants, en fonction de la taille du bateau, du nombre de personnes à bord et de leur salaire.

Cette cohabitation, aussi idyllique paraît-elle, provoque-t-elle également des frictions? «Pas plus qu’entre les voisins dans d’autres parties du monde, dit Camilla. Bien sûr qu’il nous arrive de ne pas être d’accord les uns avec les autres, mais c’est pour cela aussi qu’on discute ensemble avant de prendre des décisions.» Sinon, c’est plutôt un voisinage de rêve: «Quand je pars faire ma lessive, j’en ai pour une heure puisque je m’arrête pour bavarder avec tous ceux que je croise sur le chemin…»

Développement durable

Tous les habitants – nouveaux comme anciens, petits comme grands – s’engagent également à participer aux travaux d’entretien dans le port et le village, ainsi que pour la préservation et la restauration du marais adjacent.

C’est que la conscience écologique et le souci d’un développement durable restent un autre héritage Power Flower à Napa St. Galilee Harbor. Les eaux usées et n’importe quel autre résidu ne sont jamais déversés dans la baie et même si les épiceries ne sont pas loin, les résidents cultivent leurs jardins potagers, disposés en cercle autour d’une prairie qui joue le rôle de la place principale. Toujours au bord de l’eau, évidemment. C’est ici aussi que sont installés les fours à pizza et les grils pour les fêtes du village.

L’autre jour, c’était le baptême du bateau de pêche construit par Holden et Anton, voisins de Camilla et Fiver. Les invités se sont réunis devant l’embarcadère où se dressait l’œuvre fraîchement vernie que les artisans bateliers n’ont cessé de polir jusqu’à la dernière minute. La tradition veut qu’on boive une gorgée d’alcool fort pour porter chance. Puis tout le monde a retenu son souffle et, sur les airs berçants d’une harpe, la barque a glissé sur l’eau, de l’autre côté du port. Certains en avaient les larmes aux yeux. Et une fois le lancement réussi, la fête a pu commencer.

Flots de touristes

On invitait même les badauds à passer prendre un verre, parce que, dans le havre du peace and love, personne ne doit se sentir étranger. Mais tous ces touristes qui viennent visiter le village flottant comme un musée vivant ne perturbent-ils pas trop la tranquillité des lieux? «C’est vrai qu’on aime les gens sympas, mais pas les hordes de gens sympas», rigole Bob, l’ancien de la marine, qui apprécie le calme pour regarder les oiseaux depuis le pont supérieur de son navire, transformé en une jolie terrasse.

Heureusement encore, la plupart des visiteurs se contentent du centre de Sausalito, qui a beaucoup changé ces dernières années, mais où les locaux de St. Halilee ont toujours leurs habitudes et endroits de sortie secrets. «Après le départ du dernier ferry, on va parfois en ville. Nous avons quelques no name bars, où il y a de la musique live et une bonne ambiance. On s’amuse bien», dit Camilla.

Un nouveau poème

Une petite brise caresse ses cheveux et fait chanter les mâts dans le port. On se demande si on a encore besoin de partir en vacances quand on habite dans un lieu qui semble être un paradis sur terre… «Si si, on aime bien partir, mais on est aussi tout content de revenir à la maison», rit Camilla et ses yeux rayonnent.

On va la laisser, maintenant. Ainsi, la petite famille pourra aller faire un tour en barque avant que le soir ne tombe. Ou peut-être décideront-ils de rester à la maison, et se poseront sur des chaises du jardin, sous une planche de surf accrochée à la façade, et Fiver effleurera sa guitare ou regardera les nuages en composant un nouveau poème.

Bob-le-marin remontera sur sa terrasse pour observer les oiseaux du marais, alors que Holden et Anton, après avoir fini quelques retouches dans leur petit jardin, s’y installeront pour boire un verre. Ils ont tous encore quelques heures, avant que le soleil ne se couche dans le Pacifique. A St. Galillee, les bateaux-maisons chuchotent entre les clapotements des vagues dans un halo orangé. Sur le Golden Gate, le brouillard tire son rideau.


Cet article est initialement paru le 5 octobre 2018.

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