«On voyait cette fin arriver depuis des années, mais elle nous a quand même surpris. Superman ne meurt jamais, pas vrai?» a relevé vendredi dernier en guise d'épitaphe l'agent d'Evel Knievel, casse-cou mort d'une insuffisance respiratoire à 69 ans dans sa propriété de Floride.

Evel Knievel? Mais si, souvenez-vous, les années 70, les favoris et pattes d'éléphant, et ce cascadeur en combinaison blanche qui sautait en moto par-dessus un canyon ou 13 bus à deux étages dans le stade de Wembley. Les acteurs Sam Eliott et George Hamilton l'interprétaient au cinéma, il avait sa propre émission télévisée, les jouets à son effigie rapportaient des centaines de millions de dollars dans le monde entier. Evel Knievel était un héros de la culture populaire américaine, le «dernier gladiateur de la nouvelle Rome» selon les propres termes de ce vantard impénitent, qui a tout osé, sauf peut-être mener une vie honnête.

Selon son propre fils, lui aussi cascadeur à moto, Evel Knievel aurait dû mourir il y a vingt ans des suites de ses innombrables blessures accumulées en vingt ans de carrière. Un vrai cauchemar traumatologique: 38 os cassés, l'équivalent de trois années passées à l'hôpital, 15 opérations majeures, des comas de durées variables (31 jours, après son saut raté de Las Vegas), des prothèses, plaques et vis de métal un peu partout, métal qu'il recassait à l'occasion, surtout dans ses bras. «Je ne suis plus qu'un tas de cicatrices et d'acier chirurgical», a soupiré Evel Knievel à l'annonce de sa retraite en 1980. Une hépatite C contractée lors d'une transfusion a détruit son foie (il a reçu une greffe). Sur le tard, Evel Knievel devait demander de l'aide pour boucler sa ceinture, et il marchait à l'aide d'un déambulateur. Mais le dur à cuir est mort chez lui d'une maladie pulmonaire.

Deux jours auparavant, il annonçait sur un ton triomphal que lui et le rappeur Kanye West était parvenu à un accord financier. Knievel avait traîné le chanteur en justice pour avoir osé utiliser son image et l'un de ses exploits (le bond au-dessus du canyon) dans la vidéo de la chanson «Touch the Sky».

Chute, prison, sommet, rechute, rédemption: une vraie histoire américaine. Autant le dire tout de suite: Evel Knievel était un voyou. Selon la légende, ce sont les flics de sa ville natale de Butte, dans le Montana, qui lui ont trouvé son prénom, une variation de «Evil», diabolique. Ils venaient alors de le coffrer une fois de plus, cette fois pour avoir volé des enjoliveurs. Elevé par ses grands-parents, Robert Craig Knievel est impressionné à l'âge de 8 ans par les prouesses d'un cascadeur qui, près de chez lui, saute en moto par-dessus une voiture. La nuit après le spectacle, le gamin blond vole la moto de son voisin. Son éducation à Butte se passe entre son aisance sportive (champion de saut à ski ou de hockey), ses cambriolages et ses ennuis avec les autorités. Il s'improvise guide de chasse, mineur, représentant en assurances, hockeyeur professionnel et, dira-t-il plus tard sans que personne puisse vérifier ses dires, malfrat spécialisé dans les ouvertures de coffre-fort à l'explosif et les hold-up. C'est à la suite de la rossée d'un pompiste à qui il devait de l'argent qu'Evel Knievel décide d'arrêter les frais de la violence et des larcins.

Après avoir ouvert au début des années 60 une concession de motos Honda dans l'Etat de Washington, cet athlète de 1,80 m décide d'attirer ses clients en organisant des cascades près de chez lui. Mille personnes assistent à son premier saut en moto: il prévoit de bondir au-dessus de plusieurs voitures et une cage de serpents à sonnette puis de se poser entre deux pumas enchaînés. Peu importe que son saut soit trop court et qu'il atterrisse sur les serpents venimeux: la foule est conquise. Lui aussi: il passe bientôt cascadeur professionnel et demande de plus en plus d'argent pour ses bonds insensés. Mais la gloire fait mal. Le 1er janvier 1968, Evel Knievel perd le contrôle de sa moto après avoir sauté sur 46 m par-dessus la fontaine du Caesars Palace à Las Vegas: fracture du crâne, du bassin, des jambes, d'un bras et un mois de coma. Peu importe: Evel Knievel remonte peu après sur son Harley-Davidson, drainant des foules de plus en plus denses. Il roule en Rolls, se déplace dans son jet personnel. Il obtient en septembre 1974 plus de 6 millions de dollars pour un saut à moitié raté (son parachute s'ouvre prématurément) au-dessus du Snake River Canyon dans l'Idaho avec une moto-fusée à réaction. C'est l'époque de la débâcle du Vietnam et du Watergate. L'Amérique inquiète s'entiche de ce héros habillé de blanc, qui multiplie les exploits, se casse en morceaux, mais se relève toujours. Son destin se gâte en 1977, après la parution d'une biographie qu'il juge peu flatteuse: Evel Knievel pulvérise le bras de l'auteur du livre avec une batte de baseball, ce qui lui vaut de passer six mois en prison. Le grand public le lâche.

Ruiné («J'ai gagné 60 millions de dollars dans ma vie, mais j'en ai dépensé 61»), divorcé, alcoolique, Evel Knievel se refait une notoriété et un compte en banque dans les années 90, surtout en prêtant son image à de la publicité et en apparaissant à la télévision. A Washington, le Smithonian Institute lui dédie une exposition, une comédie musicale est présentée à Los Angeles. Evel Knievel se remarie en 2000 avec une jeune femme moitié plus jeune que lui. En 2004, le trompe-la-mort dresse son propre bilan au San Antonio Express-News: «Si le monde comptait plus de types comme moi, ce serait un endroit beaucoup plus intéressant.»