Aucune tortue géante de Cantor n'avait plus été aperçue depuis 2003. Et encore: l'homme qui prétendait l'avoir observée cette année-là n'était pas un grand connaisseur et son témoignage avait été reçu avec une extrême prudence par les spécialistes. L'idée avait même germé que l'espèce, jugée depuis longtemps en grave danger de disparition, s'était peut-être éteinte sans crier gare dans les forêts de l'Asie du Sud-Est où elle a vécu pendant des dizaines de millions d'années. C'est alors qu'un coup de théâtre s'est produit.

Une expédition menée par le World Wide Fund for Nature (WWF) et Conservation International (CI) le long du Mékong est parvenue en mars dernier à piéger un spécimen dans une forêt primitive du Cambodge, à 50 km au nord de la capitale provinciale de Kratie. Un événement considérable, suivi bientôt par une seconde capture, d'une jeune femelle cette fois, puis par la découverte d'une douzaine d'œufs. Présumée disparue, la tortue géante de Cantor en réalité pullulait. Il suffisait de la chercher au bon endroit.

Une vie ennuyeuse

Merveilleuse découverte. Mais étrange créature, dont la vie est sans nul doute l'une des plus ennuyeuses de tout le règne animal. Contrairement à ses cousines, la tortue géante de Cantor ne possède pas de carapace mais une simple «peau caoutchouteuse» sous laquelle des côtes fusionnées protègent les organes internes. Et la pauvre, malgré des dimensions imposantes (elle peut atteindre 2 mètres et peser 50 kilos), se sent vulnérable. Alors, pour se protéger des prédateurs, elle passe plus de 95% de son existence dans le sable ou la boue, ne laissant dépasser que son nez et ses yeux. Et puis, deux fois par jour, elle lève un instant la tête pour prendre une profonde respiration.

Les rares pour-cent restants? L'animal chasse. Et là, gare! Quand il ne somnole pas, il tue avec une efficacité redoutable. Avec ses longues griffes. Avec son cou, qu'il peut allonger comme une langue de caméléon à la vitesse du cobra. Et avec sa mâchoire ultra-puissante, capable de broyer un os.

Par quel miracle cette espèce a-t-elle survécu dans ce coin de Cambodge, alors qu'elle paraît bien avoir disparu dans les pays voisins, de la Thaïlande au Vietnam en passant par le Laos? Elle le doit au fait que la région est longtemps demeurée aux mains des Khmers rouges. Réduits presque partout ailleurs, les féroces disciples de Pol Pot, responsables de la mort de près de 1,7 million de leurs compatriotes entre 1975 et 1979, ont gardé là, jusqu'à la fin des années 90, l'un de leurs derniers bastions. Tenu à l'écart de tout développement économique et de tout afflux de population. Un havre pour la vie sauvage.

«La région est la mieux préservée du bassin du fleuve, s'enthousiasme l'un des membres de l'expédition cité par le New York Times, J. F. Maxwell. En Chine, tout a été saccagé, alors qu'ici...» Ici, il a fallu l'exploration du WWF et de CI pour sortir de l'isolement cet extraordinaire entrelacs de jungles, d'îles et de méandres. Pour le meilleur ou pour le pire?

Sauver cet espace préservé

«L'homme est le principal prédateur de la faune sauvage, commente Jean-Christophe Vié, directeur adjoint du programme pour les espèces de l'Union mondiale pour la nature (UICN). Là où il réduit sa présence ou disparaît, la nature prospère. On en a toutes sortes d'exemples à travers le monde. A commencer par les lignes de démarcation entre les deux Corées ou l'ancien Rideau de fer. Ce dernier présente une telle richesse écologique que nous essayons actuellement de sauver cet espace au titre de corridor vert traversant l'Europe.»

Les zones de guerre, elles, présentent des bilans fortement contrastés. Si certaines favorisent l'essor des espèces sauvages, comme dans notre exemple cambodgien, d'autres, à l'inverse, les condamnent. «Au Congo, les militaires ne sont pas payés, explique Jean-Christophe Vié. Ils se paient par conséquent sur la nature pour satisfaire leurs besoins alimentaires ou s'enrichir à travers différents trafics.»

Au nord de Kratie, la paix risque d'être très vite fatale à la tortue géante. Les Vietnamiens ne considèrent-ils pas sa chair succulente? Dans l'espoir de protéger l'espèce des pêcheurs, les membres de l'expédition WWF-CI ont pris l'initiative de recruter du personnel local et de lui confier la mission de lutter contre le braconnage. «Ces animaux ont survécu aux événements qui ont fait disparaître les dinosaures, soupire David Emmett, de Conservation International. Nous ne devons pas permettre aux hommes de les éliminer.»