«La Suisse romande est un mouchoir de poche, mais elle connaît un foisonnement dans ses hautes écoles. Il manquait un outil, une collection légère et fiable, qui rende compte de ces recherches», raconte Bertil Galland. En 2002, les Presses polytechniques et universitaires romandes (PPUR) lançaient «Le Savoir suisse», des «Que sais-je?» locaux.

Alors qu'elle atteint 54 volumes, avec cinq nouveautés ces jours, l'aventure peut se prêter à un premier bilan. Dans les chiffres, les résultats enthousiasment l'éditeur: la collection franchira bientôt le cap des 100000 exemplaires vendus. La moyenne dépasse les 1600 copies par ouvrage, certains grimpent jusqu'à plus de 3000, des scores remarquables quand on sait qu'un roman régional écoulé à un millier d'exemplaires constitue déjà un succès.

Un tiers des titres ont déjà été réédités, 10% trouvent preneurs en France voisine ou au-delà. Et pour Olivier Babel, directeur des PPUR, le cycle est vertueux: «Une telle entreprise éditoriale ne peut pas se décréter, elle se bâtit patiemment.» Une cinquantaine de volumes sont désormais en travail, à des stades divers, vivier nécessaire pour assurer les huit livraisons annuelles. La réalisation d'un «Savoir suisse» prend parfois fort longtemps: l'agriculture, traitée dans la fournée présentée mardi, faisait partie de la première liste des thèmes envisagés par le comité d'édition.

Selon Jean-Philippe Leresche, membre du comité, ces ouvrages constituent «un apport significatif à nos hautes écoles», en encourageant le dialogue avec la cité, en offrant des occasions à des jeunes chercheurs d'être publiés plus largement, et en fournissant «un document de base à de nombreux étudiants».

Dans le monde académique, l'entreprise n'est pourtant pas gagnée. Alors que la pression s'accroît sur les épaules des professeurs, sommés de publier dans les plus prestigieuses revues, se consacrer à un opus de 140 pages pour le grand public n'est pas toujours encouragé avec entrain et claques dans le dos. Certains ont eu le sentiment de regards en biais, ou de jalousies. Jean-Philippe Leresche note que l'aventure est plus difficile dans certains secteurs, en particulier l'économie, où la publication d'un maximum d'articles scientifiques devient parfois une condition de survie.

Coresponsable d'un volume sur la gestion publique, David Giauque juge que le «Savoir suisse» est «un acte de résistance à l'heure où, sur le modèle anglo-saxon, on veut surtout publier des études quantitatives dans les revues cotées». Pour son aîné et coauteur, Yves Emery, c'est «une forme de lutte contre un système qui pousse les universitaires à n'écrire que pour les universitaires».

Reste que l'idée est apparue au bon moment. Car dans le même temps, les académies commençaient à encourager leurs éminences à s'exposer au vent des médias et sur les places publiques. Lui-même auteur d'un «Savoir suisse», Jean-Philippe Leresche glisse qu'il y a «une petite griserie à se voir édité à 2000 exemplaires. Ca titille». Olivier Babel confirme: les propositions spontanées - à l'origine, jusqu'ici, d'un tiers des volumes - augmentent. Et cette proportion d'initiatives personnelles «ira en s'accroissant», prédit l'éditeur.

Déception, en revanche, pour l'adaptation de la formule en Suisse alémanique. Six titres seulement ont été traduits, autant qu'en italien. Olivier Babel juge que le manque d'une structure éditoriale à l'image de ce qui s'est fait ici - comité, patronage de personnalités, sponsoring... - a empêché le décollage outre-Sarine.