Histoire

Les scandales changent-ils les sociétés?

Fascinants, imprévisibles, énigmatiques, ces phénomènes sociaux nous remuent-ils en profondeurs ou font-ils juste du bruit? Un ouvrage dirigé par Malik Mazbouri et François Vallotton esquisse des réponses, exemples à l’appui

Parfois, un scandale retourne une société: «Une révolution est un scandale qui a particulièrement bien réussi», remarque Malik Mazbouri. Parfois, au contraire, «un scandale fait juste pschitt», note François Vallotton. Les deux chercheurs, historiens à l’Université de Lausanne, publient un ouvrage collectif sur ce sujet médiatiquement encombrant et historiquement sous-exploré. Au fil des études rassemblées dans Scandale et histoire, on rencontre des vaches folles, des chats battus, des œuvres d’art décriées comme étant destinées à «animer des snobs pervers», mais aussi des enfants martyrs, des ouvriers rongés par la fluorose et, naturellement, des financiers tordus. Le scandale s’y révèle comme un sujet qui pose quelques questions de fond sur la mécanique des sociétés.

Le Temps: Les scandales changent-ils le cours de l’histoire?

Malik Mazbouri: Les historiens ont eu tendance à aborder le scandale essentiellement comme un révélateur des normes et des tensions d’une époque. Dans cette optique, le scandale en tant que tel n’aurait pas la force de perturbation suffisante pour transformer les règles du jeu social. Plus récemment, des sociologues tels que Luc Boltanski ont montré que les scandales peuvent déboucher, dans certaines conditions, sur des transformations importantes. Dans cette perspective, les aspects perturbateurs du scandale sont endigués et canalisés par la mise en place de réformes institutionnelles, qui calment le jeu, mais qui impliquent bien un changement social. Nous avons réuni des historiens et des sociologues en essayant de tenir simultanément ces deux bouts, sans laisser invalider une approche par l’autre.

– La portée des scandales se situerait donc au-delà de l’anecdotique et en deçà du révolutionnaire…

FV: Connaissez-vous l’affaire des raviolis Hero, lancée par la télévision alémanique dans son émission de consommation Kassensturz en 1978? L’enquête, mise en scène comme un film d’espionnage, déterminait que la composition de la farce de bœuf était plus que louche. Il y a eu une très forte mobilisation, un procès, mais Hero a poursuivi son existence et les gens ont continué à manger de la cuisine en conserve. La sensibilisation aux questions posées par ce type d’alimentation n’est intervenue que bien plus tard.

MM: Autre exemple: la loi sur les banques en Suisse est la conséquence directe d’un certain nombre de crises qui ont conduit, au début des années 30, à examiner les activités jugées déviantes d’un certain nombre d’établissements qui étaient à l’origine de scandales à répétition. Après une mobilisation très importante, y compris dans la rue, le fait de légiférer a permis de calmer le jeu et de lever des crédits publics et privés pour sauver le secteur.

– Quelles sont les caractéristiques du scandale en tant que fait historique?

MM: On confond parfois l’événement, c’est-à-dire la violation d’une norme, et le phénomène social auquel cette violation peut donner lieu. Sur le plan individuel, vous pouvez dire «c’est un scandale» pour désigner une violation. Pour qu’on puisse parler de scandale sur le plan social, il faut une mobilisation importante, qui déborde les milieux directement concernés et qui touche les domaines judiciaire, médiatique, politique…

FV: D’autre part, un élément important du scandale est précisément le fait que la notion de scandale est utilisée par les acteurs concernés. Dire «c’est un scandale» signifie tenter d’imposer une vision des choses, en sous-entendant qu’elle devrait être celle de tout le monde.

– Souvent, les scandales se produisent en série…

FV: Un scandale ouvre une brèche dans laquelle peuvent apparaître d’autres scandales. On l’a vu en Suisse avec les scandales liés à l’acquisition de matériel militaire. Dans le déclenchement de l’affaire des Mirages, qui inaugure la série en 1964, la polarisation politique ne joue pas un rôle central. À partir de là, les acteurs, notamment à gauche, occupent le terrain: il devient plus facilement jouable de dénoncer le caractère somptuaire de ces dépenses.

MM: C’est également ce qu’on observe avec la multiplication des affaires de pédophilie frappant l’Eglise catholique. Ce n’est pas que dans les années 50, 60 et 70 les mœurs se dégradent et les prêtres deviennent plus pédophiles. Ce qui se passe, c’est qu’un certain nombre de dénonciations montrent aux victimes qu’il y a une jouabilité de la prise de parole. Il devient plus facile et, si l’on ose dire, plus profitable de témoigner. On voit en effet que la prise de parole peut avoir des effets, à la fois sur le plan personnel, car on n’est plus isolé ou accusé d’affabulation, et sur le plan collectif, car les règles du jeu commencent à changer.

– Le texte sur le scandale des fiches, qui éclate en 1989-1990 lorsqu’on découvre que les polices cantonales et fédérale ont «fiché» près d’un million de personnes pour traquer la subversion, évoque la «propriété coercitive du scandale». Le scandale tend en effet à produire et même à forcer l’unanimité…

MM: À partir d’un certain moment, il devient de bon ton d’être scandalisé. Cela devient même un devoir: il y a un point au-delà duquel il devient coûteux de ne pas se scandaliser. Notre collègue Hervé Rayner a observé ce phénomène dans l’affaire Mains propres en Italie, qui met au jour, en 1992, un vaste réseau de corruption impliquant les milieux économiques et politiques. Les acteurs font leurs calculs et, passé un certain cap, la prise de parole, voire le lâchage, se présente comme une nécessité: il leur apparaît plus risqué de maintenir le silence que de mettre fin au système de collusions et à l’omertà qui protégeait les milieux en question.

FV: Dans le scandale des fiches, cette dynamique est presque paroxystique. Lorsque le scandale éclate, le conseiller fédéral Arnold Koller, en charge du Département de Justice et Police, donne rapidement la possibilité aux personnes concernées de consulter leur fiche. Au lieu des 3’000 demandes de consultation attendues, il y en aura 350’000… Pendant ce temps, la brèche qui s’est ouverte conduit un certain nombre d’acteurs de la majorité bourgeoise à condamner le fichage. Pour finir, la non-indignation n’est plus possible.

– Il y a souvent une longue phase de latence entre le moment où les faits commencent à être connus et celui où le scandale éclate: il faut un bon demi-siècle, par exemple, pour que la maltraitance des «enfants placés» commence à faire du bruit…

MM: L’affaire du fluor en Valais est également emblématique. Dès la fin de la Première Guerre mondiale, le lien entre les usines d’aluminium et les dégâts causés aux plantations par leurs émissions de fluor est démontré scientifiquement, mais on parvient à éviter toute mobilisation par une politique de subventions aux agriculteurs touchés. 50 ans plus tard, ce mode de régulation s’avère insuffisant, à la fois parce que la pollution augmente suite à l’accroissement de la production, parce que les questions environnementales sont plus présentes dans les esprits et parce que les pratiques du syndicalisme paysan sont devenues plus musclées. Rien ne dit pourtant, au cours du processus, que le scandale va avoir ce que Boltanski appelle un «effet instituant», une modification significative des règles du jeu.

– Le surgissement et l’issue du scandale tiennent quelque part de l’énigme…

FV: Les premiers historiens qui travaillent sur le scandale, tels que René Rémond, le font dans une perspective fonctionnaliste, en affirmant que le scandale a une fonction régulatrice dans la société. Le scandale interviendrait suite à l’apparition d’un déséquilibre, et il permettrait soit de restaurer des normes qui ont été mises en discussion, soit, au contraire, de franchir un palier vers le changement. Aujourd’hui, on a dépassé cette grille de lecture pour introduire l’idée d’une forme ouverte.

MM: Il faut veiller à ne pas appliquer une lecture finaliste, qui consiste à reconstruire un épisode historique de façon à arriver à l’aboutissement qu’on connaît comme si c’était le seul possible. Les processus historiques sont ouverts, leur dynamique est indécidable, imprévisible au moment des faits.


«Scandale et histoire», sous la direction de Malik Mazbouri et François Vallotton (Editions Antipodes)

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